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Rien n’avait évolué du tout.

Troisième partie

Je vous aimerais dix ans avant le Déluge, Et vous refuseriez, selon votre bon plaisir, Jusqu’à la conversion des Juifs. Mon amour végétal atteindrait la taille D’un empire, mais en plus lent.
Andrew Marvell, À une maîtresse prude
2178-2181, A.M. 57–58

Après avoir passé toute une année martienne loin de chez moi, je rentrai pour ne trouver que des déceptions amères, mon poste de stagiaire supprimé et Majumdar en effervescence. Bithras avait démissionné. Le procès de Majumdar contre Mind Design avait bien tourné au scandale, mais cela n’avait pas suffi à sauver mon oncle de la disgrâce. Les avocats de Mind Design rejetaient la faute sur l’Office de Sécurité Informatique Mondial, responsable, disaient-ils, d’avoir injecté certaines sécurités obscures dans la structure des réseaux neuraux. Le procès devait traîner sur plusieurs années, sans satisfaire personne. Il avait cependant le mérite d’attirer l’attention sur les nouveaux penseurs de fabrication martienne.

Les concepteurs de ces penseurs, figurant parmi les meilleurs spécialistes que Mars pût offrir à l’époque, affirmaient pouvoir désactiver les fameux évolvons. Mars serait désormais à l’abri des « écoutes » terrestres. Alice fut décontaminée et remise en service, ce qui me fit un plaisir immense. Le public se désintéressa de l’affaire. À tort.

L’une des retombées positives du scandale fut que nous n’entendîmes plus la Terre menacer la sécurité de Mars. En fait, la plupart des pressions exercées par la planète mère cessèrent. Mais le scandale n’était pas la seule raison. La Terre, pour le moment, semblait se contenter de quelques mesures palliatives.

Cailetet avait rompu avec le Conseil et négociait directement avec la Terre. Nous étions libres de tirer nos propres conclusions. Stan, lié par contrat à Jane, avait demandé son transfert dans son MA mais ignorait ce que Cailetet avait fait et quels accords avaient été signés. Je ne voulais rien demander à Charles, qui ne se cachait pas de travailler encore pour Cailetet. J’avais toujours honte de mon message où je lui demandais de me livrer des renseignements.

Mon père m’apprit que des dollars triadiques à forte odeur terrestre affluaient régulièrement sur Cailetet, mais non pas sur les Olympiens. Le financement réclamé pour les penseurs LQ n’était jamais arrivé.

Ceux de Cailetet continuaient de refuser les offres de participation au programme faites par le MA de Majumdar. Ils révélaient très peu de chose, indiquant simplement que les Olympiens travaillaient à améliorer les communications, rien de terriblement stratégique. Et qu’ils avaient échoué, compromettant l’attribution des crédits demandés.

Ma mère trouva la mort à Jiddah dans un accident du système de pressurisation. Même aujourd’hui, en écrivant ces lignes, je me sens écrasée. Perdre l’un de ses parents, c’est peut-être la plus terrible des prises de conscience de sa propre solitude et de ses responsabilités. En perdant ma mère, j’étais déracinée, toutes mes connexions étaient arrachées.

Le chagrin de mon père, silencieux et intime, le consuma comme une flamme intérieure. Je ne connaissais pas, je n’aurais jamais pu prévoir l’existence du nouvel homme qui habitait son corps. Je m’étais dit, à un moment, que cela nous rapprocherait peut-être, mais ce ne fut jamais le cas.

Chaque visite que je lui faisais m’était pénible. Il voyait trop ma mère à travers moi. Les premières semaines, ce fut insupportable pour lui. Comme la majorité des Martiens, il refusait la thérapie antichagrin. Stan et moi nous la refusions aussi. Notre douleur était un hommage à la morte.

Il fallait que je sois autonome, que je construise ma propre vie, que je profite de ce qui me restait de ma jeunesse. J’étais âgée de treize années martiennes et Majumdar ne pouvait m’offrir que des emplois médiocres. J’aurais pu travailler avec mon père à Ylla, mais je n’en avais pas envie.

Il était temps de chercher des alliances autre part.

Mon amour végétal poussa et fleurit au printemps martien.

Les plus beaux fossiles de Mars avaient été découverts pendant mon voyage sur la Terre et retour. Dans les sillons de Lycus et Cyane, répartis sur une large bande de terrain au nord du vieux bouclier volcanique Olympus Mons, les canyons percent sur un millier de kilomètres leur chemin sinueux qui les fait ressembler à l’empreinte d’un nid de vers géants et grouillants. L’ecos mère avait jadis été florissante ici, et avait survécu des dizaines de millions d’années pendant que le reste de Mars se mourait.

L’un des excavateurs en chef s’appelait Kiqui Jordan-Erzul. Et il avait un assistant nommé Ilya Rabinovitch.

Je fis la connaissance d’Ilya à l’occasion d’une grange dans un MA de Rubicon City, au pied d’Alba Patera. Il venait de sortir sa douzième cyste mère. J’avais entendu parler de ses travaux.

Les granges étaient des événements typiquement martiens. Elles se tenaient chaque trimestre dans une station différente de chaque district et associaient, dans une atmosphère de kermesse, les danses, les mondanités, les rencontres entre jeunes, les conférences, les expositions et les affaires des MA. Des renseignements étaient échangés sur l’économie triadique, des marchés étaient conclus dans un climat bon enfant, des perspectives nouvelles étaient offertes d’une famille à l’autre.

Ilya nous présenta avec brio ses découvertes de fossiles dans les sillons de Cyane. Le souvenir de ma visite avec Charles au site du Très Haut Médoc me poussa à aller lui parler après son exposé.

Il était petit de taille – un centimètre de moins que moi –, magnifiquement bien bâti, les yeux noirs et vifs, le sourire mobile et rafraîchissant. Physiquement, il me rappelait Sean Dickinson, mais leurs personnalités n’auraient pas pu être plus opposées. Il adorait danser et il adorait parler, en public comme en privé, de l’ancienne Mars. Durant une accalmie entre deux séries épuisantes de vues sur Patera, il vint s’asseoir à côté de moi dans un salon de thé sous une projection de ciel nocturne étoilé et me décrivit l’ecos mère amoureusement et en détail, déversant à mes oreilles attentives un flot de descriptions intimes de l’ancien décor martien comme s’il y avait vécu.

— Creuser Mars, c’est se marier avec elle, me dit-il.

Il devait s’attendre à ce que je lui lance un regard insensible ou à ce que je déménage dans un autre coin du salon. Au lieu de cela, j’en redemandai.

Après le bal, nous passâmes quelques heures à nous promener seuls autour d’un bassin de puits. Sans autre avertissement qu’un petit sourire malicieux et une approche de Sioux, il m’embrassa puis m’avoua qu’il ressentait pour moi une attirance irrationnelle. J’avais déjà entendu des propos du même genre, mais la technique, venant d’Ilya, semblait inédite.

— Ah ! fis-je sans m’engager, mais en l’encourageant d’un sourire.

— Je vous connais depuis si longtemps, murmura-t-il.

Puis il fit la grimace et releva les yeux vers moi, la tête à moitié tournée.

— Ça vous paraît stupide ?

— Nous avons peut-être été des Martiens, jadis, lui dis-je d’une voix légère.

Ma première réaction, chaque fois qu’un garçon me fait la cour, est d’être intriguée. Curieusement détachée et détendue, je me demande toujours jusqu’où peut aller la danse nuptiale. J’avais émis mes signaux. J’étais réceptive. À lui de faire le travail, à présent.