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— Nous avons dû nous connaître il y a un milliard d’années, ajoutai-je.

Il se mit à rire, se redressa et tendit l’oreille. Nous écoutâmes ensemble les bruits de l’eau qui coulait en cascade. Des arbeiters passèrent devant nous sur des rampes, en nous ignorant complètement. Ils vérifiaient le débit et la pureté. Ilya semblait aussi détendu que moi, totalement sûr de lui sans aucune arrogance visible.

— Vous êtes allée sur la Terre il y a deux ans, c’est ça ? me demanda-t-il.

— Un peu plus de un an.

— Je parlais en années terrestres.

Il était fou de fossiles. Il comptait en années terrestres et non martiennes. L’histoire se répète, me disais-je amèrement.

— Comment était-ce ? demanda-t-il.

— Intense.

— J’aimerais tellement participer à des fouilles là-bas. Savez-vous qu’ils trouvent encore des fossiles en Chine et en Australie ?

— Je ne crois pas que j’y retournerai avant longtemps.

— Vous n’avez pas apprécié ?

— Certaines choses, oui.

— Déception d’amour ?

Je me mis à rire. Son sourire disparut. Comme la plupart des hommes, il n’aimait pas qu’on rie de lui.

— Pardon, murmurai-je. C’est la politique qui m’a déçue.

— L’histoire du loup et de l’agneau ?

— Plutôt l’embryon dans la jungle féroce.

Le lendemain et le surlendemain, nous sortîmes ensemble, dans un climat d’euphorie intense à demi consciente. Il me paya à déjeuner et nous montâmes à la surface où étaient installés des couloirs tubulaires transparents qui laissaient voir toute la vallée du Rubicon. Il ne cessait de me poser des questions.

Pour la première fois, en proie à une souffrance constante qui m’arrachait presque des larmes – des larmes de douleur ancienne et de soulagement de pouvoir parler enfin –, je confiai en détail à quelqu’un mes impressions à propos de la Terre et de ce qui s’était passé là-bas. Je lui parlai de mon sentiment d’avoir été trahie et d’être ignorante et impuissante face à l’écrasante culture terrestre.

Après déjeuner, nous louâmes un espace privé sans avoir dit ou suggéré préalablement quoi que ce soit. Ilya me conduisit par la main. Je continuai de parler encore quelque temps, puis je me laissai aller contre lui et il m’enlaça.

— On t’a traitée d’une manière odieuse, me dit-il. Tu mérites mieux que ça.

Naturellement, c’était ce que je voulais entendre, mais il l’avait dit avec la plus grande sincérité. Sondant le terrain pour savoir à quoi j’était prête ou non, il ne poussait cependant jamais trop loin son avantage.

J’avais loué une chambre à Rubicon City pour la durée de la grange. Il me suggéra d’aller habiter dans sa famille au MA d’Erzul, à la station Olympus. Mais je n’en avais plus le temps. Mon intention était de partir de bonne heure pour retourner à Jiddah reprendre mon travail sur un projet de Majumdar. Je lui promis cependant que nous nous reverrions bientôt.

Je n’allais pas laisser s’étioler nos relations. Mes sentiments envers Ilya, depuis le début, étaient on ne peut plus simples et directs. C’était l’homme le plus adorable, le plus intuitif et le plus droit que j’eusse jamais connu. J’aurais voulu continuer de bavarder avec lui pendant des heures, des jours, des mois et bien plus encore. Faire l’amour avec lui me paraissait une extension naturelle de la discussion. Nus côte à côte, épuisés par l’effort, jambes et bras encore emmêlés, nous gloussions de rire à la moindre plaisanterie de l’un de nous et nous étions navrés ensemble de l’état des MA et de l’attitude du Conseil qui se mettait à plat ventre devant la Terre.

Avec lui, je ressentais une paix et une intégrité extraordinaires. J’avais trouvé quelqu’un qui pouvait m’aider à faire le tri. J’avais trouvé un partène.

La station Olympus d’Erzul était différente d’Ylla et de toutes les autres stations que j’avais visitées sur Mars. Le MA d’Erzul avait été créé en 2130, en coparticipation, par des familles pauvres hispano-américaines, hispanioliennes et asiatiques de la Terre. Pour pouvoir financer leur voyage vers Mars, ils avaient finalement attiré dans l’aventure des Polynésiens et des Philippins. À leur arrivée sur Mars, ils avaient occupé un dôme retranché préfabriqué situé à l’ombre du versant occidental d’Olympus Rupes. Moins de cinq années martiennes plus tard, ils avaient établi des liaisons avec plusieurs autres MA, parmi lesquels le groupe ethnique russe de Rabinovitch. Erzul avait rapidement prospéré.

Petit MA de prospection minière et aréologique, respecté et non aligné, Erzul avait toujours fait face à ses contrats sur Mars. Aujourd’hui, avec quatre-vingt-dix concessions minières réparties sur quatre districts, il était toujours modeste mais efficace et considéré, apprécié de tous pour la cordialité et la confiance qui présidaient à toutes ses transactions.

À mon arrivée dans la station d’Olympus, je louai une chambre. Ilya m’avait laissé cette liberté, qui représentait pour moi une porte de sortie au cas où je ne m’entendrais pas avec sa famille. Nous visitâmes ensemble le musée du MA, qui contenait une ennuyeuse collection de vieilles machines de forage et de prospection, agrémentée par de larges panneaux muraux inspirés des mythes hispanioliens et polynésiens. Il me laissa devant un portrait de Pelée, la Petite mère des Volcans, une femme à l’air garce et passionné, d’une beauté considérable. Il revint quelques minutes plus tard, accompagné d’une femme impressionnante, plus grande que lui et deux fois aussi large.

— Casseia, je te présente notre syndic, Ti Sandra.

Elle abaissa vers moi des yeux quelque peu sévères, la lèvre inférieure retroussée. Elle était impressionnante avec ses deux mètres de haut, sa carcasse osseuse, son énorme sourire, ses yeux enfoncés et sa voix veloutée d’alto. Ti Sandra Erzul avait un port majestueux, des cheveux très noirs et très épais formant comme un halo autour de sa tête, un visage souriant et des traits décidés. Elle aurait pu jouer le rôle d’une reine guerrière dans une sim fantastique. Mais ses manières bon enfant, sa fierté naïve d’arborer des tissus voyants dissipaient toute menace que sa présence physique aurait pu impliquer.

— Vous êtes banquière ? me demanda-t-elle.

— Non, répondis-je en riant.

— Heureusement. Je ne pense pas qu’Ilya aurait pu s’entendre avec une banquière. Il serait toujours en train de vous demander une subvention pour ses recherches.

Elle me fit un sourire radieux comme le soleil. Ses yeux enfoncés se plissèrent, presque totalement fermés. Elle sortit une guirlande de fleurs d’un grand sac que portait Ilya, ouvrit grands ses bras et me dit :

— Vous serez toujours la bienvenue. Vous avez un si joli nom. Et Ilya a un bon jugement. Je le considère comme mon fils, sauf que nous n’avons pas beaucoup de différence d’âge. Cinq ans seulement.

Il y eut, ce soir-là, un grand repas chez les syndics, réunissant une vingtaine de membres de la famille. Je fis la connaissance du mari de Ti Sandra, Paul Crossley, un homme tranquille à l’air songeur, âgé de dix ans de plus qu’elle. Il n’était pas plus grand qu’Ilya et sa femme le dominait largement, mais uniquement au sens physique. Pendant le repas, ils flirtèrent comme des nouveaux mariés.

Le caractère joyeux et détendu de la réunion me charma. Les conversations se faisaient en espagnol, français, créole, russe, tagal, hawaiien ou bien, par égard pour moi, en anglais. Leur curiosité à mon propos était insatiable.