— Pourquoi ne parlez-vous pas l’hindi ? me demanda Kiqui Jordan-Erzul.
— Je ne l’ai jamais appris. Ma famille est anglophone.
— Tout le monde ?
— Certains, parmi les plus vieux, s’expriment dans d’autres langues. Mon père et ma mère ne parlaient qu’anglais dans mon enfance.
— L’anglais est une langue mesquine. Vous devriez parler créole. De la musique pure.
— Pas formidable pour les sciences, intervint Ilya. Rien ne vaut le russe pour ça.
Kiqui renifla avec mépris. Un autre « prospecteur », Oleg Schovinski, déclara qu’à son avis la langue la plus scientifique était l’allemand.
— L’allemand ! s’écria Kiqui en reniflant de nouveau. C’est bon pour la métaphysique, pas pour les sciences !
— Quel genre de thé avez-vous à Ylla ? me demanda Thérèse, la femme de Kiqui.
Ti Sandra était très aimée à Erzul. Jeunes et vieux la considéraient comme leur matriarche, bien qu’elle n’eût même pas vingt ans martiens. À la fin du repas, elle apporta un énorme plateau de fruits frais comme dessert, se campa à un bout de la table et s’adressa aux convives.
— Posez vos bières un instant, vous tous, et écoutez-moi !
— Un contrat ! Un contrat ! s’écrièrent plusieurs personnes.
— Taisez-vous. Vous êtes mal élevés. J’ai le plaisir de vous parler d’une amie d’Ilya avec qui vous avez tous échangé quelques mots. Vous l’avez impressionnée par votre savoir-faire, et elle m’a impressionnée par le sien. J’ai la joie de vous annoncer qu’elle va épouser notre petit chercheur-de-choses-inutiles ici présent.
Le visage d’Ilya s’empourpra de gêne. Ti Sandra leva les mains pour faire taire les vivats.
— Elle est de Majumdar mais ce n’est pas une banquière, continua-t-elle. Soyez gentils avec elle, et abstenez-vous de lui demander des prêts.
Nouveaux vivats.
— Elle s’appelle Casseia. Lève-toi, Cassie.
J’obéis, rougissant à mon tour. Les acclamations s’amplifièrent, menaçant de faire tomber les murs. Kiqui porta un toast à notre santé et me demanda si je m’intéressais aux fossiles.
— Je les adore, répondis-je.
Et c’était vrai. Je les adorais parce qu’ils étaient liés à Ilya.
— Heureusement, parce que Ilya est le seul homme que je connaisse qui déprime quand il reste huit jours sans creuser, déclara Kiqui. C’est un peu mon assistant.
— Elle n’a pas encore décidé en ce qui concerne les arrangements, reprit Ti Sandra, mais nous serons contents d’une manière comme de l’autre.
— C’est déjà décidé, annonça Ilya.
— Quoi ? demandèrent les convives d’une seule voix.
— J’ai proposé de me faire transférer à Majumdar.
— Parfait, déclara Ti Sandra.
Mais son expression trahissait ses sentiments.
— Cependant, Casseia me dit qu’elle est prête à changer. Elle veut bien se faire transférer à Erzul.
— Si vous m’acceptez, précisai-je.
De nouveaux vivats, encore plus bruyants, se firent entendre. Ti Sandra me serra dans ses bras. J’eus la sensation d’être prise dans l’étau des branches d’un arbre immense au tronc d’acier.
— Une fille de plus ! s’exclama-t-elle. C’est merveilleux !
Tout le monde se leva pour nous entourer, Ilya et moi, et nous féliciter. Oncles, tantes, tuteurs et amis commencèrent à me donner des conseils et à me raconter des anecdotes concernant Ilya. À mesure que les récits se succédaient, il devenait de plus en plus rouge.
— Je vous en prie ! protestait-il. Nous n’avons encore rien signé ! Vous allez lui faire peur !
Après le dessert, nous nous assîmes en tailleur autour d’une large table rotative et dégustâmes tout un assortiment de liqueurs et boissons variées. Ils buvaient plus que tous les Martiens que je connaissais, sans jamais perdre leur dignité ni leur clarté d’esprit.
Ti Sandra me prit à part vers la fin de la soirée en disant qu’elle voulait me montrer son fameux jardin tropical. Il était splendide, mais la visite ne dura pas longtemps.
— J’ai pas mal entendu parler de toi, Casseia, me dit-elle. C’est très impressionnant. Nous n’en avons pas l’air, mais nous sommes une petite famille qui a beaucoup d’ambitions. Tu savais ça ?
— Ilya me l’a laissé entendre.
— Certains d’entre nous ont étudié la charte de manière assez approfondie. Tu as une grande expérience de la politique.
— Pas tellement. Uniquement la gespol, et encore du point de vue d’un seul MA.
— Je sais, mais tu es allée sur la Terre. Nous avons un avantage unique, dans notre MA. Personne ne nous hait. Nous allons partout, nous rencontrons tout le monde, amicalement. Nos relations sont placées sous le signe de la confiance. Nous pensons avoir beaucoup à apporter à Mars.
— Je n’en doute pas, déclarai-je.
— On reprendra cette conversation plus tard.
Ses yeux pétillaient, mais son visage était grave. C’était une expression que je devais apprendre à bien connaître dans les mois suivants. Ti Sandra avait des projets plus vastes et des talents bien plus étendus que tout ce que j’aurais pu imaginer alors.
Nous allâmes en voyage de noces dans le sillon de Cyane, quelques centaines de kilomètres à l’est du sillon de Lycus. En guise de moyen de transport, nous utilisâmes le labomobile du professeur Jordan-Erzul. C’était un cylindre de dix mètres de long, qui se déplaçait sur sept énormes pneus à carcasse d’acier. L’intérieur était exigu et poussiéreux, avec deux couchettes repliables et une nanocuisine rudimentaire qui produisait de la nourriture recyclée caoutchouteuse. En guise de cabinet de toilette, il n’y avait qu’une douche-éponge. L’air était imprégné d’une odeur de grésille et de sable mou. Nous ne faisions qu’éternuer. Pourtant, je ne m’étais jamais sentie aussi heureuse et détendue de toute ma vie.
Nous n’avions pas de programme fixe. Je passais des dizaines d’heures en combinaison pressurisée, à accompagner mon mari dans les sillons de lave et au fond des ravins étroits où l’on pouvait trouver des cystes mères.
La diversité n’avait jamais totalement séparé les formes de vie sur Mars. Les bauplans cogénotypés, ces créatures revêtant des formes différentes mais issues du même géniteur, étaient la règle. Sur la Terre, de telles manifestations se limitaient aux différents stades de croissance des individus d’une espèce animale, par exemple, le couple chenille-papillon. Mais sur Mars, un organisme reproducteur unique pouvait, en fonction des circonstances, donner naissance à une progéniture dotée d’une grande variété de formes et de fonctions. Les créatures qui ne survivaient pas ne revenaient plus se faire « enregistrer » par l’organisme reproducteur et disparaissaient du cycle suivant. Des formes nouvelles pouvaient être créées à partir d’une pochette-surprise morphologique, selon des règles dont nous n’avions pas la plus petite idée. Les reproducteurs, de leur côté, devenaient stériles et mouraient au bout de quelques milliers d’années, après avoir pondu des œufs ou cystes dont un certain nombre s’étaient fossilisés.
Les mères représentaient le triomphe le plus éclatant de cette stratégie naturelle. Une seule cyste mère dans un environnement propice pouvait s’« épanouir » en donnant naissance à plus de dix mille variétés d’individus, plantes et animaux mêlés, conçus pour interagir en formant une ecos. Ils pouvaient occuper des millions d’hectares de terrain et survivre des milliers d’années avant d’épuiser leurs ressources soigneusement réparties. Les ecoï se rabougrissaient alors pour mourir après la ponte de nouvelles cystes. Puis une nouvelle attente commençait.
À travers les âges, les printemps martiens riches en crues soudaines et nuages issus de l’évaporation du gaz carbonique s’espacèrent puis disparurent complètement. Les cystes ne purent plus s’épanouir. Mars finit par mourir.