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Les cystes mères fossiles, la plupart du temps, étaient enfouies à quelques mètres de profondeur sous la surface, révélées dans la paroi d’un ravin par un récent glissement de terrain. Dans les cas les plus typiques, les vestiges de la progéniture de la mère – des os et des coquilles calcaires légers et spongieux, des membranes, parfois, desséchées par l’exposition aux ultraviolets avant d’être enfouies – gisaient en couches compactées autour des cystes, dont elles signalaient l’emplacement par des taches plus sombres dans le sol.

Plusieurs mois avant notre rencontre, Ilya et Kiqui avaient découvert que le dernier épanouissement d’une ecos mère s’était produit non pas cinq cents millions d’années terrestres dans le passé, mais deux cent cinquante millions à peine. L’énigme demeurait cependant totale. Il était théoriquement impossible que des molécules organiques aient pu demeurer viables à travers les dizaines de milliers d’années où les cystes étaient restées, dans la plupart des cas, enfouies entre deux épanouissements.

Nous garâmes le labo à l’extrémité d’une étroite langue de terrain relativement plat. Quelques dizaines de mètres plus loin, sur cette même langue, se dessinait un véritable labyrinthe de fissures et d’arroyos. C’étaient les fameux sillons. Cinquante mètres plus loin encore, dans le lit d’un arroyo plat et particulièrement productif, se dressait un hangar de stockage de spécimens en métal ondulé, enveloppé dans d’énormes bâches en plastique.

Quelques heures après notre arrivée, Ilya me montra une cyste craquelée à l’intérieur du hangar.

— Casseia, je te présente la mère. Elle ne se sent pas très bien aujourd’hui.

Large de deux mètres, elle était posée sur un berceau d’acier au milieu du hangar non pressurisé. Ilya me fit passer la main sur sa carapace sombre à l’aspect rocheux. Il alluma une torche pour que j’y voie mieux. À l’intérieur, à travers mon gantelet, je sentis les replis tortueux du silicate et les lignes parallèles incrustées de l’argile de zinc.

— C’étaient les dernières, me dit-il. Les omégas.

Personne ne savait comment s’épanouissait une cyste. Personne ne connaissait la signification de ces structures parfaitement inorganiques. La théorie généralement acceptée voulait que les cystes aient contenu jadis des organes reproductifs uniquement constitués de tissus mous, dont aucun vestige n’avait été retrouvé.

Je palpai soigneusement l’intérieur de la cyste, espérant vaguement trouver un indice qui aurait échappé aux spécialistes.

— On a retrouvé les progénitures autour des cystes ouvertes et des mères, mais sans jamais pouvoir établir entre elles de liaison concrète, c’est bien cela ? demandai-je.

— Tout ce que nous avons découvert, ce sont les dernières portées omégas. Elles sont mortes avant que leur ecos ait pu arriver à maturité. Les vestiges étaient suffisamment proches pour convaincre n’importe qui.

J’écoutai un instant les bruits de ma respiration et les soupirs du recycleur.

— Il t’est déjà arrivé de tomber sur un pont-aqueduc ?

— Une fois, quand j’étais étudiant. C’est quelque chose de superbe.

Nous ressortîmes du hangar. Au-dessus de nos têtes, le ciel était relativement clair. Je commençais à m’habituer à la surface de ma planète. Bien qu’hostile, elle m’était devenue familière et me touchait profondément aussi bien par son passé que par son présent. J’avais appris à la voir à travers les yeux d’Ilya, et Ilya ne jugeait Mars selon aucun autre critère que le sien.

— Quelle partie de la Terre aimerais-tu visiter ? lui demandai-je.

— Les déserts.

— Et les forêts tropicales ?

Il me fit un sourire derrière la visière de son casque.

— Les fossiles se conservent mieux dans les endroits secs.

Nous grimpâmes dans le labo. Après nous être destatés et avoir aspiré la poussière, nous allâmes manger un peu de soupe dans la cuisine exiguë. Nous avions à peine fini nos bols qu’une alarme stridente résonna en même temps dans nos ardoises et sur le poste com du labo.

Des écrans s’allumèrent automatiquement sur les parois. Une voix masculine des services martiens de sécurité annonça :

— Une formation cyclonique basse pression localisée sur Arcadia Planitia produit actuellement une onde de pression de force 10 qui se déplace vers le sud-est à une vitesse de huit cent trente kilomètres à l’heure. Nous avisons toutes les stations et équipes se trouvant dans la zone située entre Alba Patera au nord et Gordii Dorsum au sud de prendre les précautions d’usage.

Des diagrammes de l’onde et des images par satellite à orbite basse apparurent en surimpression sur une carte. L’onde ressemblait à une mince traînée de charbon tracée en courbe sur la carte. Les chiffres étaient impressionnants. Deux mille kilomètres de long, trajectoire en arc de cercle large. L’atmosphère était totalement claire devant et noire derrière, avec une spirale plus sombre dans l’axe central. La pression de l’onde arrivait déjà à un tiers de bar, soit près de cinquante fois la normale.

Décelées pour la première fois au XXe siècle sur les clichés de la mission Viking, ces tempêtes étaient ce que Mars avait à offrir de pire. Créées par des ondes de choc supersoniques, les spirales de hautes pressions étaient typiques de Mars, avec son atmosphère ténue, ses jours froids et ses nuits encore plus glacées. Ici, la frontière entre le jour et la nuit pouvait se concrétiser en fronts météorologiques. Il n’y avait pas d’océans, comme sur la Terre, pour libérer progressivement leur chaleur et servir de tampon entre le sol et le ciel. Dès que la nuit tombait, le sol se refroidissait rapidement et les fines couches d’air descendaient de façon spectaculaire. Elles se réchauffaient et remontaient rapidement à l’aube. La plupart du temps, les mauvaises conditions météorologiques sur Mars consistaient simplement en ces tempêtes de vent à grande vitesse que nous connaissions tous. Elles balayaient les plaines et les bassins, recouvrant tout de poussière mais exerçant très peu d’effets sur les pressions barométriques.

Lorsque certaines conditions étaient réunies, cependant, et lorsque le terrain s’y prêtait, sur les plaines des terres basses du nord, le matin ou bien tard le soir, les vents engendrés par le terminateur pouvaient dépasser la vitesse du son, comprimant l’air jusqu’à des valeurs égales à cent fois la pression normale de quatre à sept millibars. En passant des plaines à un terrain plus accidenté, l’onde de choc pouvait acquérir un mouvement de rotation horizontale qui donnait naissance à une spirale mobile superdense. Celle-ci soulevait d’énormes volumes de poudre d’argile, de sable et même, lorsqu’elle était à son pic, de gravier ou de petits cailloux.

Après avoir remis nos combinaisons, nous abaissâmes le labo et lançâmes des ancres en profondeur, jusqu’à la roche sous-jacente. Nous passâmes des câbles d’une ancre à l’autre puis recouvrîmes la coque à l’aide des bâches en plastique qui se trouvaient à l’arrière. En les tendant au ras du sol et en les fixant à la coque, nous aurions une bonne rampe de déviation du vent. Les bâches se tendirent rapidement comme nous le voulions. Elles nous protégeraient aussi des cailloux.

— Il nous reste environ dix minutes, annonçai-je.

Nos regards, simultanément, s’étaient tournés vers l’arroyo et le hangar à spécimens. Une structure légère qui ne demandait qu’à s’envoler avec son précieux contenu.

— Il y a une autre bâche, déclara Ilya. Nous pouvons l’installer en six minutes, ou nous mettre à l’abri tout de suite.