— On l’installe, répliquai-je.
Il me saisit la main et la pressa entre les siennes.
Nous nous mîmes rapidement au travail. Les ondes martiennes peuvent être particulièrement destructrices, même pour une station, si elle n’est pas préparée. Le centre d’une spirale peut atteindre une pression d’un demi-bar, formant alors un rouleau compresseur se déplaçant à des vitesses qui peuvent atteindre plus de huit cents kilomètres à l’heure. Plus une onde se déplace, plus l’air est dense, jusqu’à ce que le front vienne heurter un volcan ou un plateau, projetant de la poussière et des cyclones sur tout un hémisphère de la planète.
Nous tendîmes la bâche sur le hangar et la fixâmes solidement au sol. Cela semblait tenir bon. Nous courûmes jusqu’au cylindre, refermant la bâche derrière nous. Un petit excavateur grimpa d’une tranchée fraîchement creusée sous le labo et se glissa dans son logement sous la coque. Nous nous glissâmes dans la tranchée et déployâmes nos feuillets protecteurs personnels. Ils ondulèrent, se raidirent et se collèrent hermétiquement aux bords de l’abri.
Ilya alluma une torche électrique. Elle projeta des reflets sur nos visières. Nous étions allongés dans la tranchée comme dans des sarcophages, avec la masse du labo au-dessus de nous, les mains crispées dans nos gantelets.
Au-dehors régnait un silence horriblement vide. Même la roche était dépourvue de toute vibration. Le front d’onde était encore à des dizaines de kilomètres de nous. Ilya sortit son ardoise de sa ceinture et commanda à la caméra de toit du labo de nous montrer ce qui se passait. Au nord-ouest, tout était gris, avec des rayures marron.
— Pas trop inconfortable ? fit Ilya.
Nos radios de casque étaient si proches que cela créait de légers bourdonnements d’interférence.
— Aussi bien qu’un lapin dans une cocotte minute, lui dis-je entre mes dents serrées.
— Désolé de t’avoir entraînée là-dedans, Casseia.
Je ne pouvais pas mettre un doigt sur ses lèvres, mais je fis le geste sur la visière de son casque.
— Chut… Raconte-moi plutôt une histoire.
Il était très fort pour improviser des contes de fées.
— Maintenant ? me demanda-t-il.
— S’il te plaît.
— Un jour, il y a très longtemps et dans très longtemps, commença-t-il d’une voix légèrement rauque, deux lapins creusèrent un trou dans le jardin du fermier et rongèrent toutes ses lignes d’eau.
Je fermai les yeux pour l’écouter.
Nos casques se touchaient et touchaient la roche. Avant qu’Ilya eût fini son histoire, je posai la main à plat au fond de la tranchée pour sentir les vibrations. Le front de la tempête de poussière et d’air comprimé, noir comme de l’encre, venait vers nous de l’ouest. L’horizon commençait à s’obscurcir. Dans quelques secondes à peine…
Tout autour de nous, à travers l’épaisseur de la roche, nous entendîmes un grondement sourd suivi d’un martèlement rythmique.
— Ils arrivent, murmurai-je. Les bisons des plaines.
Nous avions tous les deux vu des tas de westerns terros. Ilya posa sa main sur la mienne.
— Des trains de marchandises, des centaines.
Je me mis à trembler.
— Ça t’est déjà arrivé ?
— Quand j’étais gamin. Dans une station.
— Il y a eu des blessés ?
Il secoua la tête.
— C’était une petite. Un quart de bar. Mais ça a fait beaucoup de bruit en passant.
— À quoi ça ressemble, au moment où ça passe ?
Il n’eut pas besoin de m’expliquer. J’entendis moi-même. Le bruit – fantomatique – était celui d’un très fort vent martien évoquant le souffle asthmatique d’une personne âgée et alitée. Nous l’entendions à travers nos casques même au fond de la tranchée. Il était ponctué du staccato heurté des cailloux et des grains de poussière qui venaient taper sur les bâches. Les ténèbres s’étaient abattues sur tout.
Je sentis une pression dans mes oreilles. Des doigts fins pénétraient dans ma tête. J’entrouvris les yeux – mes paupières s’étaient fermées instinctivement – pour voir Ilya. Il était sur le dos, les épaules calées contre la paroi de la tranchée, regardant vers le haut, comme s’il guettait quelque chose.
— Ça va être dur, me dit-il. Je finirai mon histoire une autre fois, d’accord ?
— D’accord, mais n’oublie pas.
Je fermai de nouveau les yeux.
J’avais l’impression d’entendre des tambours lointains. Puis un cri perçant descendit dans nos monstrueuses et effrayantes régions inférieures. Je songeai à un dieu féroce arpentant la planète. C’était Mars en personne, le dieu de la guerre, courroucé et implacable, à la recherche de créatures à effrayer, des créatures mortelles.
Ma combinaison pressurisée devint flasque autour de moi puis se colla à ma peau. Une vive douleur dans mes oreilles me fit faire la grimace et gémir. La torche tomba entre nous. Ilya la ramassa, orienta son faisceau vers son visage, secoua la tête, le visage luisant de larmes, et me serra contre lui. Je sentis son cœur battre à travers l’épaisseur de nos deux combinaisons.
Les vibrations des parois des tranchées cessèrent. Nous demeurâmes quelques instants figés, attendant qu’elles reprennent. Je voulus me relever, repousser la bâche, avide de revoir la lumière du jour, mais Ilya m’agrippa l’épaule et me força à me recoucher. J’avais du mal à entendre. La torche éclaira son visage. Il essayait de me dire quelque chose en amplifiant les mouvements de ses lèvres. Dans ma peur, je finis par comprendre. Les cailloux et la poussière devaient pleuvoir à la surface. Nous risquions de nous faire tuer par des pierres volant dans la queue de la tempête à des vitesses de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix mètres par seconde. Je me serrai contre lui, mes pensées tourbillonnant dans ma tête, grimaçant de douleur.
Le temps passa très lentement. Ma peur se transforma en engourdissement, qui à son tour fit place au soulagement. Nous n’allions pas mourir. Le pire de la tempête était passé et nous étions toujours vivants dans la tranchée. Mais une nouvelle terreur s’empara de moi. Je dus me faire violence pour m’empêcher de m’arracher frénétiquement aux bras d’Ilya. Nous allons être ensevelis sous une dune. Des tonnes de sable et de poussière et de cailloux, de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Nous ne réussirions jamais à remonter. Notre oxygène allait s’épuiser et nous suffoquerions. La tranchée deviendrait ce à quoi elle ressemblait depuis le début. Un tombeau.
Je commençai à m’agiter, la respiration courte et sifflante. Ilya me serra encore plus fort.
— Lâche-moi ! hurlai-je.
Soudain, j’eus un mouvement de recul et cessai de me débattre. La lumière d’une lampe m’éclairait le visage, et ce n’était pas la nôtre. Les arbeiters du labo écartaient les bâches. Ils venaient nous chercher.
L’arbeiter principal apparut au bord de la tranchée. L’un de ses bras articulés avait été arraché. La machine était couverte de déchirures et de taches rouges à l’endroit où les cailloux l’avaient heurtée. Elle était restée dehors dans la tempête jusqu’à la fin pour s’assurer que la bâche demeurait bien tendue. Elle avait dû se faire ballotter dans tous les sens comme une boîte de conserve dans un concours de tir.
Ilya m’aida à sortir de la tranchée dans un silence de mort. Le labo-mobile était intact au-dessus de nous. Il nous permettrait peut-être de gagner une station.
Nous nous époussetâmes mutuellement, plus pour nous rassurer par un contact physique que pour autre chose. Je me sentais soudain la tête légère, ivre d’être encore en vie. Nous avançâmes sous les bâches, inspectant la coque du labo, puis sortîmes à ciel ouvert.