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La bâche du hangar à spécimens n’avait pas fait son office. Elle avait disparu.

Le ciel était d’une couleur anthracite d’un horizon à l’autre. La poussière tombait en épais rideaux sinueux et mobiles. Nous rassemblâmes les arbeiters sous le labo et grimpâmes les marches du sas. Après avoir aspiré rapidement la poussière grise de nos combinaisons, nous nous déshabillâmes.

Ilya insista pour que je m’étende sur l’étroite couchette amovible. Il s’installa sur la sienne, juste en face, puis se leva au bout de quelques instants pour venir s’allonger contre moi. Nous frissonnions tous les deux comme des enfants apeurés.

Nous dormîmes une heure. Quand nous nous réveillâmes, je me sentis euphorique, comme si j’avais bu plusieurs tasses de thé trop fort. Tout semblait avoir une définition et des couleurs plus vives. Même la poussière à l’intérieur du labo avait une odeur suave d’essence naturelle. La douleur dans mes oreilles n’était plus qu’un battement sourd. J’entendais les bruits autour de moi, mais atténués.

Ilya me montra les enregistreurs météo du labo. L’onde avait culminé à deux bars.

— Impossible ! m’écriai-je.

Il secoua la tête en souriant et porta un doigt à son oreille. Puis il écrivit sur son ardoise :

Compression des fluides. Encore beaucoup à apprendre.

Et il ajouta avec une moue grimaçante :

Tu parles d’un voyage de noces ! Je t’aime…

Sans autre cérémonie, et sans avoir beaucoup de vêtements à ôter, nous célébrâmes le fait d’être encore en vie.

Nous entrâmes en liaison avec les satcoms pour prévenir tout le monde que nous avions survécu et que nous pouvions rentrer par nos propres moyens. De la plaine d’Arcadia à Vallès Marineris, la tempête avait tout ravagé. L’onde s’était divisée en trois quand elle s’était heurtée aux volcans Tharsis. Vingt-trois stations avaient été touchées par le monstre à trois têtes. Il y avait eu des victimes : sept morts et des centaines de blessés. Même l’UMS avait souffert.

Ilya et moi nous inspectâmes le labo de l’extérieur après avoir retiré les amarres et remonté les pneus. Les bâches avaient dévié la plupart des projectiles. Quelques pièces suffiraient pour réparer les dommages mineurs.

Nous décidâmes de rassembler tous les spécimens que nous trouverions dans les vestiges du hangar avant de ramener le labo à la station d’Olympus. Après avoir remplacé les réservoirs et les filtres de nos combinaisons, nous nous éloignâmes du cylindre de quelques dizaines de pas en direction de l’ouest.

Ilya avait la mine sombre. Mes sifflements d’oreille avaient cessé, mais j’éprouvais toujours quelque difficulté à entendre. Sa voix dans mon système com était un bourdonnement à peine compréhensible.

— On dirait que nous avons perdu la cyste, me dit-il.

Le hangar n’était nulle part en vue. Il avait dû être emporté jusqu’à Tharsis, peut-être. Mais son lourd contenu s’était sans doute déversé.

Je scrutai le paysage qui m’entourait à travers les rideaux de poussière un peu moins denses. Le ciel, que l’on commençait à apercevoir derrière la grisaille, avait une couleur verdâtre. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Je le montrai du doigt à Ilya, qui fronça les sourcils, se tourna vers le labo, avança le menton et me dit qu’il fallait continuer nos recherches.

La température de l’air était légèrement au-dessus de zéro. À cette latitude et à cette époque de l’année, elle aurait dû être de moins trente ou quarante degrés. Mon euphorie diminuait rapidement.

— S’il te plaît, murmurai-je. Ça ne suffit pas comme ça ? Je n’ai pas tellement le goût de l’aventure.

— Hein ? fit Ilya.

— Il fait chaud là-dehors. Je voudrais savoir ce que ça signifie.

— Moi aussi, fit Ilya. Mais je ne pense pas que ce soit dangereux. Il n’y a pas eu d’autre avis de tempête.

— C’est peut-être quelque chose de local qui se prépare. Tout le monde sait qu’il y a des anomalies météorologiques dans les sillons.

Il se baissa derrière un rocher exposé au vent et ramassa un cylindre de roche brun pâle.

— Un de nos prélèvements, dit-il. Les spécimens sont peut-être tous tombés ici.

— On devrait retourner.

Ilya se redressa en fronçant les sourcils. Il était partagé entre l’envie de me faire plaisir et le besoin puissant de retrouver quelque chose, n’importe quoi, de la cyste perdue et de ses autres trésors. Je regrettai soudain ma lâcheté.

— Mais on peut chercher encore un peu, lui dis-je.

— Quelques minutes.

Je le suivis jusqu’au bord du canyon. Une centaine de mètres plus bas, une fine poussière coulait comme une rivière dans le fond du ravin. La poudre grise était entraînée parmi des tourbillons rouge et ocre de fluides non miscibles, jupitériens d’aspect. Je n’avais jamais rien vu de semblable sur Mars. Ilya s’agenouilla par terre et je m’accroupis à côté de lui.

— S’ils sont tombés là-dedans…, commença-t-il sans avoir besoin d’achever sa phrase.

Nos combinaisons étaient couvertes de poussière grise et collante. Les destats et aspis du labo allaient peut-être avoir du mal à l’empêcher de s’insinuer dans le système de recyclage et contre notre peau. Je m’imaginai couverte de plaques rouges qui me démangeraient toute la nuit.

Quelque chose embruma l’extérieur de ma visière. J’y portai la main pour l’essuyer avec mon gantelet. Une trace boueuse se forma sous mes doigts. En grommelant, je sortis un chiffon antistatique de ma ceinture. Mais il fut sans effet. Je n’y voyais plus rien.

— La poussière est humide, déclarai-je.

— Impossible. Il n’y a pas assez de pression atmosphérique.

Ilya se pencha alors pour regarder de plus près ma combinaison. Il racla de l’index un peu de poussière sur mon bras puis examina son doigt.

— Tu as raison, me dit-il. Tu es toute mouillée. Et moi ?

Sa visière était aussi embrumée que la mienne. Je touchai son casque.

— Toi aussi, murmurai-je.

— Seigneur ! Encore quelques minutes, me supplia-t-il.

Au-dessus du canyon, le soleil de l’après-midi perçait la couverture des nuages de poussière. Des rayons verdâtres balayaient les ondulations des sillons, baignant le paysage d’une lumière irréelle coupée de grands traits sombres.

Nous reculâmes pour nous éloigner des éboulis qui encombraient les bords du canyon. Ilya écarta du pied quelques gros cailloux exposés par le vent et gratta énergiquement la couche familière de sable rouge et de poussière grise superfine. Il n’y avait aucune trace de grésille. Elle s’était mélangée aux argiles non exposées aux radiations et aux sables mous. Il faudrait des années pour que les ultraviolets transforment de nouveau les couches superficielles en grésille craquante.

— La tempête a dû dégager un aquifère de glace non loin d’ici, déclara Ilya. Ce truc gris, c’est sans doute de la poussière de glace. Et au fond du ravin, il fait assez chaud pour que ça fonde…

Il s’interrompit avec un grognement soudain.

— Là-haut ! s’écria-t-il en me montrant le sommet d’une colline basse et étroite.

On apercevait, au milieu d’une roche déchiquetée de un mètre de largeur environ, un éclat de cristal qui captait les rayons obliques du soleil de l’après-midi. Nous grimpâmes.

Je regardai le labo par-dessus mon épaule. Il se trouvait à cinq cents mètres de nous. Les muscles de mon dos étaient tendus, tous mes instincts de lapin rouge me dictant de détaler pour me cacher. L’onde était passée, mais la poussière humide dépassait totalement mon expérience. Nous aurions pu tomber dans une crevasse et nous noyer. Je n’avais pas la moindre idée de la manière dont réagiraient nos filtres et nos joints d’étanchéité sous l’eau.