Ton projet de venir sur Mars étudier les cystes est admirable. Tu seras peut-être un jour celle qui résoudra le problème, et il est de taille, crois-moi ! Casseia et moi nous espérons visiter un jour ton pays. Nous pourrions peut-être alors nous rencontrer pour échanger nos notes.
(Documents annexés : imprimatur LitVid, message d’amitié aux élèves et aux professeurs de la Section élémentaire de l’École technique de Darwin.)
Le halo de célébrité qui nous entourait s’estompa. Nous déclinâmes les offres des sims et des LitVids, sachant que très peu de projets auraient des chances de se réaliser éventuellement et n’ayant pas besoin, de toute manière, de cet argent. Le MA d’Erzul était prospère et je me sentais de nouveau attirée vers la gespol. Bientôt, nous n’aurions plus beaucoup le temps d’être ensemble.
D’avoir frôlé la mort avait déclenché quelque chose de profond en moi. Il me fallut des semaines pour le définir. J’étais sujette à une série de cauchemars où je suffoquais. Parfois, mes rêves de vol extatique s’achevaient en pure terreur tandis que je plongeais pour m’enfoncer dans le sol rouge et étouffant. Il m’arrivait de me réveiller à côté d’Ilya, entortillée dans mes draps, en me demandant si je n’avais pas besoin d’une espèce de thérapie. Mais la cause de mes cauchemars n’était pas la peur provoquée par notre aventure.
Je me disais que tout ce que je voulais, c’était une occupation professionnelle qui me permettrait de vivre près d’Ilya et de mener l’existence émotionnellement très riche d’une femme mariée, en évitant le plus possible les feux des LitVids, ce que nous n’avions pas tellement réussi à faire jusqu’à présent. Mais en regardant derrière moi, je voyais clairement que mes vœux de surface et mes besoins profonds ne coïncidaient pas. L’accalmie après la crise sur la Terre n’était que provisoire. Les choses n’en resteraient pas là. Nul ne savait combien de temps durerait le répit. Si Mars devait se dresser contre la planète mère, aucun Martien dans le coup n’avait le droit de s’écarter en disant qu’il voulait mener une vie privée tranquille et désengagée.
Ti Sandra ne cessait de faire allusion à de plus vastes desseins.
J’avais appris sur la Terre que je possédais quelques dons en politique. Mes cauchemars venaient du sens grandissant que j’avais de mes responsabilités. Ti Sandra y était certainement pour quelque chose, mais ce n’était pas elle qui avait implanté ce sentiment en moi.
Ilya aurait été heureux de me faire partager ses recherches et ses déplacements pour tout le reste de notre existence, mais je résistais déjà.
Ce n’était pas que je m’ennuyais en sa compagnie. Je l’aimais tant, au contraire, que cela m’effrayait parfois. Comment pourrais-je continuer à vivre si je le perdais ? Je songeais à mon père après la mort de ma mère. La moitié de sa vie s’était étiolée, il était la plupart du temps plongé dans une sorte de rêverie quand Stan, sa femme Jane et moi lui rendions visite, et sa conversation revenait toujours à ma mère.
L’amour comportait des risques horribles, mais Ilya ne semblait pas les voir. Il se concentrait si intensément sur son travail qu’un long voyage en tracteur à travers des régions inexploitées jusqu’à un ancien site probable d’aquifère (et, par la même occasion, de fossiles) ne lui causait pas le moindre souci personnel. Rester seule à Erzul pour faire de la gestion pendant qu’il s’en allait était plus que je ne pouvais supporter. Je me distrayais donc en donnant des consultations à l’extérieur d’Olympus, ce qui me faisait rencontrer des syndics et gestionnaires d’autres MA avec qui nous échangions des vues sur l’avenir et les perspectives de l’économie et de la politique martiennes. Une fois de plus, les membres du Conseil essayaient de faire parler les syndics sur le sujet épineux de l’unification. L’atmosphère était riche de spéculations.
Ilya ne se souciait pas de ce que je faisais quand je partais. Lorsque je l’accusais d’indifférence, il répondait : « J’adore tes absences. » Et en voyant la moue théâtrale que lui attirait cette déclaration, il ajoutait : « Parce que cela met tellement de passion dans nos retrouvailles. »
Et c’était vrai.
La légende, aujourd’hui, entoure un grand nombre de personnes que j’ai connues, mais de toutes c’est Ti Sandra qui, même à l’époque, semblait la plus qualifiée pour devenir légendaire.
Je la voyais souvent à l’occasion des réunions destinées à régler les affaires de la famille. Nous aimions travailler ensemble, et il nous arrivait de dîner à quatre avec Ilya et son mari, Paul. Les deux hommes pouvaient passer des heures à spéculer sur l’ancienne Mars. Paul avançait des théories audacieuses et sans aucun fondement. Vie intelligente, cités enfouies, légendes de pyramides fabuleuses. Ilya renversait la tête en arrière pour éclater de rire et le rejoignait à mi-chemin.
Ti Sandra et moi, nous parlions de la nouvelle Mars.
Elle décida que je serais désormais son assistante – promotion qui me rendit quelque peu nerveuse –, puis me nomma ambassadrice d’Erzul auprès des cinq MA les plus importants.
— Tu es célèbre, me dit-elle tandis que nous buvions encore de son thé au jasmin trop fort dans son bureau de la station d’Olympus. Tu représentes quelque chose de spécial sur Mars, quelque chose que nous avons tous en commun. Tu as des relations avec Majumdar et Cailetet. (Elle faisait allusion à mon frère Stan.) Tu as une formation en gestion politique. Et tu es allée sur la Terre, contrairement à moi.
— Ça n’a pas été une réussite, lui rappelai-je.
— C’était le premier pas d’un long parcours.
Elle s’exprimait avec précision, pesant chacun de ses mots, en me regardant droit dans les yeux. Jamais elle n’avait été aussi sérieuse.
— Tu as contracté un mariage heureux, poursuivit-elle.
— Tout à fait.
— Mais tu es capable de passer un certain temps loin d’Ilya, si ton travail l’exige.
— Il me manque.
— Je vais être franche avec toi. En raison de ta notoriété, tu peux m’aider… et aider Erzul. Tu as dû remarquer que je suis ambitieuse.
— Et toi, que je ne le suis pas, répliquai-je en riant.
— Tu as des capacités. Mais tu ne les connais pas toujours toi-même. Il y a quelqu’un en toi qui ne demande qu’à se manifester pour faire des choses de premier plan, mais les occasions et les relations t’ont manqué, n’est-ce pas ?
Je détournai les yeux, gênée d’être ainsi analysée.
— J’ai lu les rapports de Majumdar sur votre voyage sur la Terre. Tu t’es bien comportée. Bithras ne s’est pas trop mal débrouillé, lui non plus, mais il a ses points faibles, et il a trébuché. Il n’en fallait pas plus. Si la Terre avait voulu signer un accord avec lui, elle l’aurait fait, indépendamment de ce qui s’est passé. Tu n’as donc pas à te reprocher ce qui s’est passé là-bas.
— Il y a longtemps que je ne fais plus des choses comme ça, déclarai-je.
Ti Sandra hocha la tête.
— Erzul est prêt à jouer son rôle. Le moment est propice, et le temps n’attendra pas que les lâches passent à l’action. Nous sommes respectés et conservateurs, martiens jusqu’au bout des ongles. Notre situation nous permet de jouer à fond le rôle d’un catalyseur. Les gouverneurs de district sont d’accord pour accepter un compromis avec les MA. Les propositions que fait la Terre à Cailetet et aux autres MA nous inquiètent et…
— Vous voulez accélérer l’unification ?