Elle eut un large sourire.
— Cette fois-ci, nous pouvons y arriver. Pas de tractations de couloir, nos représentants négocieront directement les uns avec les autres. Il pourrait y avoir une assemblée constitutionnelle, à laquelle tout le monde participerait… par l’intermédiaire des délégués.
— Ça ressemble beaucoup à la Terre, tout ça. Les MA ne sont pas habitués à étaler au grand jour leurs disputes de famille.
— Nous pouvons apprendre.
Elle me décrivit mon travail. La partie la plus importante consistait à faire la tournée des syndics des MA les plus importants pour sonder officieusement leurs positions et jeter les bases d’une constitution mieux adaptée et acceptable par un plus grand nombre.
Erzul ne perdait rien à soutenir la création d’une assemblée constitutionnelle… à laquelle seraient invités tous les MA, même ceux qui avaient de puissantes attaches avec la Terre. Celle-ci, affirmait Ti Sandra, patienterait pendant nos travaux et se contenterait d’exercer des pressions là où elle le jugerait nécessaire pour rendre la constitution acceptable.
— Mais nous leur taperons sur les doigts à mesure qu’ils les pointeront, me dit-elle avec un large sourire. Deux femmes fortes, une planète obstinée et résolue, et beaucoup de travail entre ici et l’heure du thé. Tu marches avec moi ?
Comment aurais-je pu ne pas marcher ?
— Dingues comme la grésille, murmurai-je.
— Volages comme le sable mou.
Éclatant de rire, nous nous serrâmes vigoureusement la main.
Nous aurions été stupides de croire qu’Erzul serait le seul acteur dans le jeu de la création d’une assemblée constitutionnelle. D’autres y travaillaient depuis un certain temps. Comme toujours en politique, certains étaient les prisonniers de vieilles théories, d’idéaux surannés et de doctrines pernicieuses. Les vieux habits qui n’allaient plus à la Terre étaient repris par Mars qui essayait d’y rentrer.
L’année où nous essayâmes de mettre sur pied une assemblée constitutionnelle fut une période dangereuse. Les élitistes – soit en ressortant les idées politiques des étatistes, soit en se drapant dans les plis de théories encore plus suspectes – croyaient avec ferveur que les privilèges de telle ou telle faction, obtenus par des processus historiques ou organiques non planifiés, devaient être gravés sur des tablettes de pierre et que ces tablettes devaient être descendues de la montagne pour être révélées au peuple. Les populistes, de leur côté, pensaient que les masses devaient dicter leurs besoins à tout individu dont la tête dépassait du troupeau, et que cette tête devait rentrer illico, à l’exception, bien sûr, des dirigeants d’un éventuel gouvernement populiste au pouvoir, qui auraient droit, en tant que messies politiques, à des privilèges particuliers.
Les religions relevaient la tête. Les factions chrétienne, musulmane et hindouiste, restées de longue date un courant mineur et poli dans la vie martienne, même au MA de Majumdar, virent là une occasion historique d’émerger sur le devant de la scène politique.
Nous nous dirigions, naturellement, vers la fin des familles d’affaires propriétaires du sol et exploitantes des ressources naturelles par droit d’antériorité. L’avènement des gouverneurs de district et d’un Conseil, même faible, avait amorcé le processus, quelques dizaines d’années plus tôt, mais le compléter était une tâche horriblement difficile. Les institutions, comme n’importe quel organisme, cherchent à persévérer dans leur être.
Durant six longs mois épuisants, Ti Sandra et moi, accompagnées d’une demi-douzaine de collègues pareillement motivés issus d’une alliance de circonstance entre Erzul, Majumdar et Yamaguchi, parcourûmes la planète de long en large, assistant aux réunions de syndics, essayant de convaincre, d’atténuer les exigences déplacées, de passer du baume sur les blessures politiques et l’amour-propre des familles, et assurant les uns et les autres qu’ils souffriraient de manière équitable et engrangeraient des profits confortables.
Quelques MA, en particulier Cailetet, nous opposèrent plus qu’un refus.
Cailetet faisait depuis longtemps figure de cavalier seul parmi les MA de Mars. Lunaire à l’origine, il avait établi une succursale sur Mars au début du XXIIe siècle, et cette succursale conservait d’étroits liens avec la Lune et la Terre. Cailetet s’était développé plus vite que la plupart des Multimodules Associatifs grâce à l’argent que lui injectaient la Lune et la Terre. Lorsque les établissements de la Lune avaient été absorbés par la planète mère, Cailetet était devenu le porte-parole des intérêts de la Terre. Durant un bon moment, l’argent triadique avait de nouveau afflué dans les réserves du MA, et il avait l’odeur douteuse de la Terre.
Cailetet avait financé et absorbé les Olympiens. Il s’était proclamé MA de recherche expérimentale et offrait les meilleures installations de la planète. Mais cela n’avait pas été plus loin.
La Terre, semblait-il, ne voulait plus rien avoir à faire avec Cailetet Mars. L’argent qui venait de la Terre ou de la Lune s’était tari. Les investissements et le plan de développement marquaient le pas. Cailetet avait rempli son rôle et se trouvait écarté comme une vieille chaussette. Naturellement, son syndic et ses représentants avaient toutes les raisons d’être amers. Ils rêvaient de revenir sur le devant de la scène, et Mars était le seul territoire économique et politique où l’expansion fût encore possible.
Le syndic de Cailetet Mars mourut en 2180, juste au moment où Ti Sandra et moi nous commencions notre tournée. Il fut remplacé par quelqu’un que je ne connaissais que très peu mais que je détestais cordialement. Il revenait d’un long exil sur la Terre et s’était empressé d’établir des liens avec les représentants les plus terrophiles du MA.
Un mois après la mort de leur syndic, ils lui avaient donné son poste.
Le vote avait été serré, mais les responsables de Cailetet s’étaient laissé séduire par ses promesses de retour d’influence et de pouvoir.
Il s’appelait Ahmed Crown Niger. La dernière fois que je l’avais vu, c’était à l’université de Mars-Sinaï, des années auparavant, alors qu’il était accroché aux basques du gouverneur Freechild Dauble. Celle-ci lui avait confié la direction de l’université durant son bref passage au pouvoir, le plaçant au-dessus de la chancelière Connor. Lorsque le mouvement étatiste s’était effondré, il avait suivi Connor et Dauble sur la Terre, s’était réhabilité en travaillant pour la GAEO et la GAHS, puis était revenu sur Mars où il avait épousé une fille de Cailetet originaire de la Lune. Il n’avait pas mis longtemps à se hisser au pinacle.
Crown Niger était bien plus brillant que n’importe lequel de ses collègues étatistes. Contrairement à eux, il n’avait pas en lui le moindre soupçon d’idéalisme ni la moindre trace de sentiment.
Je redoutais cette rencontre depuis des jours, mais elle était inévitable. Cailetet pouvait jouer un grand rôle dans la création d’une assemblée constitutionnelle.
Lorsque je lui rendis visite dans son bureau de la station Kipini, dans la zone désertique au sud d’Acidalia Planitia, il ne me reconnut pas, et ce n’était guère surprenant. Je n’avais été pour lui qu’un visage d’étudiante parmi des dizaines d’autres qui s’étaient fait arrêter et détenir à l’UMS.
Avec sa figure pâle et ses cheveux noirs coupés en brosse au-dessus de son front haut, Crown Niger m’accueillit à la porte de son bureau, me serra la main et me sourit d’un air entendu. Je crus, l’espace d’un instant, qu’il m’avait reconnue, mais son attitude, lorsqu’il m’offrit un siège et une tasse de thé, m’indiqua le contraire.
— Erzul est devenu bien important ces temps derniers, n’est-ce pas ? me dit-il.