Sa voix, douce et légèrement nasale, avait acquis plus d’accent de la Terre que lors de notre dernière rencontre. Il semblait parfaitement maître de lui, avec une élégance froide et raffinée que rien ne pouvait surprendre ou déranger. Il avait déjà tout vu.
— Cailetet s’intéresse à votre évolution, poursuivit-il. J’aimerais que vous m’en disiez plus.
Je déglutis, lui adressai un sourire faux et m’assis. Je ne croisais son regard que lorsque c’était nécessaire, ni plus ni moins, et examinai son bureau tout en parlant. Il était neutre et bien rangé. Table nue en acier, moquette grise métabolique, murs tapissés de motifs géométriques serrés. Ce bureau ne m’apprenait absolument rien sur Ahmed Crown Niger, excepté, peut-être, qu’il n’aimait pas les décors luxueux.
Je conclus mon exposé en disant :
— Nous avons l’accord de quatre des plus grands MA et de douze Modules plus petits. Nous aimerions fixer une date dès à présent. Cailetet est le seul à n’avoir pas donné de réponse.
— Nous préférons réserver notre choix, fit Crown Niger en tapotant le dessus du bureau de son index.
Il m’offrit de nouveau du thé, que j’acceptai.
— Franchement, poursuivit-il, le projet proposé par le MA de Persoff nous semble plus intéressant. Si le nombre des MA participants est réduit, cela élimine les risques d’engorgement structurel. L’idée d’une autorité financière centrale distribuant les ressources des districts et travaillant directement avec la Terre et la Triade nous paraît très séduisante. Ce sont d’ailleurs à peu près les positions défendues par Majumdar juste avant votre visite à la Terre.
Il semblait curieux de voir comment je réagirais à cela. Je me contentai d’un petit sourire ironique.
— Cette approche fait peu de cas des droits individuels après la dissolution des MA, déclarai-je. Certains districts n’auraient pas du tout leur mot à dire.
— Il y a des inconvénients, c’est vrai, mais votre proposition n’en est pas dépourvue.
— Pour le moment, nous mettons sur pied un processus. Nous ne faisons pas de propositions.
Crown Niger secoua la tête comme s’il avait pitié de moi.
— Que vous le vouliez ou non, Miss Majumdar, la mise sur pied d’une constitution inspirée des vieilles démocraties de la Terre, c’est déjà une proposition en soi.
— Nous espérons limiter les abus des gouvernements qui ne répondent devant aucune autorité.
— Très fédéraliste comme conception. Franchement, je fais davantage confiance à des institutions fortes. Elles n’ont aucune raison, sur Mars, de chausser des souliers à clous pour piétiner les visages des gens.
— Nous préférons un gouvernement responsable devant le peuple.
— Vous préconisez des changements radicaux. Je me demande comment tous ces MA ont pu dire amen à l’idée de se faire rogner les couilles.
Sa vulgarité m’irrita.
— C’est parce qu’ils en ont marre de la faiblesse et de l’indécision martiennes, répliquai-je.
— Là-dessus, je suis tout à fait d’accord. Mars a besoin d’une planification et d’une autorité centrales. Exactement ce que nous proposons.
— Sans doute, mais…
— Nous pourrions discuter ainsi pendant des heures, Miss Majumdar. En fait, je suis lié par des décisions prises au niveau de nos représentants. Je peux organiser des entrevues individuelles entre vous et eux, si vous le désirez.
— J’en serais ravie.
— Notre penseur réglera les détails.
— Entendu. J’aimerais maintenant avoir une conversation officieuse avec vous.
— Je ne conduis pas d’entretiens officieux dans ce bureau, fit Crown Niger sans s’émouvoir. C’est le moins que je doive aux membres de la famille Cailetet.
— Il y a certaines accusations que vous ne désirez peut-être pas leur faire entendre.
— Ils entendent tout ce que j’entends, fit Crown Niger en me remettant proprement à ma place.
— Certains MA mineurs nous ont dit que Cailetet avait annulé d’importants contrats avec eux après avoir appris qu’ils acceptaient d’envoyer des représentants à notre assemblée.
— C’est possible. Des contrats, nous en établissons beaucoup.
— La proportion est intéressante. Cent pour cent.
— Ruptures de contrat après accord préalable ?
Il semblait sincèrement étonné et secouait la tête d’un air préoccupé.
— Pouvez-vous expliquer cette remarquable coïncidence ? insistai-je.
— Pas pour le moment, fit-il d’une voix neutre.
Je quittai son bureau les mains vides, glacée jusqu’aux os.
Vers la fin de l’hiver de l’année martienne 57, soixante-quatorze MA sur quatre-vingt-dix avaient accepté d’envoyer des représentants à l’assemblée constitutionnelle. Douze gouverneurs de district sur quatorze comptaient y assister en personne. Les deux autres enverraient des observateurs. Nous avions le vent en poupe. L’opinion progressait comme une amibe géante. Mars était prête, que Cailetet le veuille ou non.
Je me trouvais au centre, et le centre avançait.
L’assemblée constitutionnelle se réunit dans la salle des délibérations de l’Université de Mars-Sinaï le 23 du Bélier, treizième mois de l’année martienne. Ce serait le calendrier martien qui serait utilisé dans les débats, sanctionnant pour la première fois l’utilisation officielle des onze mois supplémentaires baptisés d’après les constellations.
La salle des délibérations était un vaste amphithéâtre capable de contenir un millier de personnes. Au centre, la grande table ronde modulaire permettait à cent personnes de siéger à l’aise.
Des études détaillées de l’assemblée constitutionnelle et de ses travaux ont été publiées. Je suis professionnellement astreinte à la réserve en ce qui concerne les détails des débats, mais je peux dire que le processus ne fut pas aisé. Les MA répugnaient à céder leur pouvoir et leur autorité tout en reconnaissant que c’était devenu nécessaire. Nous suivîmes tous un parcours plus ou moins tortueux, préservant des privilèges par-ci, les retirant par-là. Nous écoutions patiemment les requêtes angoissées, élaborions compromis sur compromis sans jamais – nous l’espérions – compromettre le cœur d’une constitution démocratique viable.
Les premiers cris de la naissance d’une nouvelle ère furent ceux de dizaines de femmes et d’hommes discutant âprement, jusqu’à en devenir aphones, tard dans la nuit et à partir du petit matin, argumentant, cajolant, persuadant, défendant des positions passionnées pour les abandonner ensuite en faveur d’autres, se prenant à partie, hurlant, en venant presque aux mains, s’arrêtant de temps à autre pour prendre une collation autour de la table ronde, détendus, la main sur l’épaule de celui qui, quelques minutes avant, aurait pu passer pour un ennemi juré, fixant les affichages d’un regard de marbre tandis que les résultats des votes étaient donnés, souriant, les mains crispées de joie dans la victoire, paralysés d’épuisement dans une situation de blocage. Et cela, durant des jours et des semaines.
Les délégués tenaient continuellement les membres de leur MA au courant des progrès, sollicitant parfois des instructions sur les questions cruciales. Ti Sandra m’envoya à Argyre et à Hellas présider des débats publics et répondre aux questions sur l’assemblée. De tous les coins de Mars nous parvenaient des suggestions, des dossiers et des vids issus tantôt d’individus, tantôt de commissions ad hoc. Mars, naguère politiquement moribonde, était devenue méconnaissable.
Au-dessus de tout cela, créant un sentiment permanent d’urgence, était la Terre. Nous savions qu’il y avait dans cette assemblée des gens qui faisaient quotidiennement leur rapport aux autorités de la planète mère et qui leur étaient même vendus. Nous n’entretenions pas l’illusion d’être à l’abri des atteintes de la Terre. Si cette assemblée était sabotée, cela n’arrangerait pas ses intérêts. Mais nous ne pouvions pas non plus accepter, de notre côté, une forme de gouvernement qui affaiblirait Mars.