Trois projets de drapeau furent rejetés. Un quatrième fut agréé après maintes hésitations, et un modèle fut cousu à la main et présenté à l’assemblée pour ratification. Il représentait Mars la rouge et ses deux lunes sur champ bleu au-dessus d’une diagonale, la partie inférieure, blanche, symbolisant la nécessité de grandir encore.
Un par un, les délégués, syndics, représentants, gouverneurs, assistants, secrétaires et citoyens privés défilèrent dans la salle des délibérations pour signer les documents instituant la fédération, abolissant les Conseils des MA, la charte, et renonçant à l’indépendance d’un siècle. Ti Sandra était à côté de moi au pupitre, la main posée sur mon épaule, un sourire radieux aux lèvres.
Tandis que chacun des signataires apposait son paraphe au bas des documents, je commençai à y croire vraiment. Les premiers pas cruciaux avaient été accomplis, la majorité des MA nous soutenait, et nous n’avions pas rencontré d’opposition majeure.
Le bruit courait que Cailetet essayait de mettre sur pied une assemblée parallèle, mais cela ne se réalisa jamais. On disait aussi, durant les heures qui précédèrent la signature, qu’un représentant serait envoyé par Ahmed Crown Niger pour engager des discussions avec le gouvernement intérimaire, mais personne ne se présenta.
Paul, le mari de Ti Sandra, entra dans la salle avec Ilya tandis que la cérémonie s’achevait. Tout le monde s’embrassa ou se serra la main. Les journalistes des LitVids de toute la Triade enregistrèrent pour la postérité les signatures et nos embrassades.
— Mars la fossile renaît à la vie, chuchota Ilya à mon oreille.
Nous suivîmes la foule vers le banquet organisé dans cette même salle où j’avais naguère été retenue prisonnière par les étatistes.
— Je suis fier de toi, ajouta Ilya en pressant ma main dans les siennes.
— Tu parles comme si tout était fini.
— Certainement pas, fit-il en secouant la tête. Je sais ce qui va se passer maintenant. Je ne vais plus avoir de femme. Nous ne nous verrons plus qu’une fois par mois, et… sur rendez-vous.
— J’espère que tu exagères.
Nous nous assîmes au centre d’une longue table de réfectoire parmi les gouverneurs de district et approuvâmes les toasts des délégués et des syndics. Ti Sandra fit un bref discours, humble et émouvant, vibrant d’une juste note, pas plus, de patriotisme nouveau. Puis nous mangeâmes.
Je regardai les délégués, syndics et gouverneurs. Leurs visages étaient fatigués mais détendus. Ils discutaient en mangeant et en hochant la tête. Je connus, ce jour-là, quelque chose que je n’avais jamais éprouvé avant, pas avec une telle intensité du moins.
Le temps semblait s’être ralenti, et toute mon attention était centrée sur ces quelques singulières secondes, sur une main qui portait une fourchette pleine à la bouche, des yeux brillants levés vers le visage voisin, des rires, une exclamation de protestation devant une plaisanterie dépréciative, une voix s’élevant contre les libéralités du crédit, une autre, féminine, exprimant, avec un léger froncement de sourcils, son émotion au moment de signer. Tous étaient chaleureux. Le moment historique, tant attendu, était arrivé, le processus historique les avait emportés et déposés ici.
Je ressentais pour eux, en cet instant hors du temps, des choses que je n’avais jusqu’ici éprouvées que pour des membres de ma famille ou pour mon mari. Quant à ceux qui se tenaient en dehors de nos accomplissements ou qui s’y opposaient, je les considérais de la même manière, sans doute, qu’une mère oiselle considère le serpent qui vient lui voler ses œufs dans son nid.
Amour et suspicion, suave réussite contre l’angoisse dévorante de ce qui pouvait advenir…
Je me tournai vers le coin de la salle à manger où j’avais été parquée, des années auparavant, en compagnie de Charles, Diane, Sean et Gretyl. Et je me fis le serment que plus jamais ce genre d’injustice ne se produirait sur Mars.
Les délégués se répandirent sur toute la planète pour faire connaître le projet de constitution à leur entourage. Dans des assemblées de district d’un pôle à l’autre, les Martiens examinèrent attentivement le document et étudièrent les diagrammes et les analyses en Logique Légale.
Il y eut quelques incidents. Un délégué fut attaqué par une foule en colère de prospecteurs d’eau dissidents au cratère de Lowell, près d’Aonia. Trois collaborateurs d’un autre délégué furent exilés par leur famille. Des procès furent intentés à la faveur de l’ancien appareil judiciaire du Conseil, qui n’avait pas encore été dissous. Et pendant tout ce temps, Cailetet se retranchait dans son district, attirant sous son aile protectrice les MA dissidents, faisant à la Terre des ouvertures qui demeurèrent, pour un temps, courtoisement ignorées.
Les Terros étaient patients.
Je voyais Ilya un jour sur cinq. Quand il était en déplacement, je le voyais encore moins.
On lui avait demandé de diriger l’équipe de recherche sur la reproduction des cystes à Olympia. Il travaillait en étroite collaboration avec le professeur Jordan-Erzul et le docteur Schovinski. À l’occasion de l’une de mes rares journées libres, il me montra un canyon, dans les sillons de Cyane, où ils envisageaient de mener une expérience majeure sur les cystes mères. Leur plus beau spécimen serait exposé à l’atmosphère martienne, aspergé de poussière de glace et minérale, chauffé par de puissantes lampes infrarouges puis recouvert d’un dôme et soumis à une pression d’un dixième de bar. Après plusieurs mois de préparation, les biologistes de Rubicon City étaient optimistes. Ils s’attendaient à des résultats.
Chaque fois que nous pouvions nous rejoindre, en dehors de chez nous, nous allions dormir dans des résidences privées ou des auberges où nous étions soumis à la créativité culinaire régionale. De longs mois durant, nous voyagions d’assemblée de district en assemblée populaire, de station en station, rencontrant les gens, persuadant, expliquant les éléments de la future politique martienne.
Au début du printemps de l’année martienne 58, les citoyens de Mars votèrent pour ratifier la constitution. Notre patient travail de préparation avait porté ses fruits. Les oui l’emportèrent à soixante-six pour cent contre trente pour cent de non et quatre pour cent d’abstentions.
Sept Multimodules Associatifs, parmi lesquels celui de Cailetet, refusèrent de participer, laissant ainsi trois gros districts et des portions de quatre autres dans une condition d’incertitude, momentanément en dehors du processus.
Le gouvernement intérimaire en avait encore pour cinq mois. Les candidats aux nouveaux offices furent désignés puis élus. Il fallait maintenant choisir une capitale ou en construire une. Les districts allaient devoir se soumettre à un recensement fédéral officiel. Le flot des volontaires pour les fonctions gouvernementales nouvellement créées devait être canalisé, et des dispositions devaient être prises pour faire entrer les structures du gouvernement intérimaire dans celles du gouvernement élu à venir. En même temps, les conflits législatifs entre les différents districts et MA devaient être aplanis.
Les grandes alliances économiques de la Terre transmirent leurs félicitations et promirent d’envoyer des ambassadeurs auprès de la nouvelle République fédérale. La Lune et les Ceintures firent de même.