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Durant un temps, il nous sembla possible d’ignorer purement et simplement Cailetet et les autres dissidents.

Bouclant le cercle, un repas de célébration fut organisé à l’Université de Mars une semaine après la ratification. Tous les gouverneurs, ex-délégués, syndics et représentants y assistèrent en même temps que les nouveaux élus et les ambassadeurs. Cinq cents convives étaient ainsi réunis dans l’ancien grand réfectoire de l’UMS pour célébrer leur victoire.

Patiemment assis à côté de moi, Ilya regardait les vids de félicitations que l’on faisait passer l’une après l’autre. Je lui pris la main, et il me montra discrètement son ardoise où s’affichaient les premiers résultats de l’expérience en cours sur les cystes. Je fis défiler rapidement les photos et les résultats des analyses chimiques.

Et la bave d’escargot ? mimai-je muettement en remuant les lèvres.

Il sourit. Elle grandit, écrivit-il sur l’ardoise.

Ti Sandra me jeta un coup d’œil tandis que le nouvel ambassadeur de la Terre commençait son discours, et je lui consacrai toute mon attention, du moins en apparence. Ilya me caressa la cuisse, et je songeai à la longue soirée qui nous attendait – une fois de plus dans une chambre d’hôtel – après le repas.

À la fin du dîner, un représentant de Yamaguchi – les vieilles étiquettes et affiliations étaient tenaces – prit Ti Sandra à part dans la galerie attenante au réfectoire et lui murmura quelques mots à l’oreille. Elle hocha la tête et vint me dire à voix basse :

— Demande à Ilya de te chauffer le lit. Tu seras de retour dans quelques heures. Il paraît que c’est important.

J’embrassai Ilya. Sans rien dire, il pressa ma main dans les siennes. Il craignait que quelque chose de grave ne se soit passé.

Ti Sandra embrassa Paul. Ils échangèrent des mimiques de souffrance stoïque. Le gouverneur de district de Syria-Sinaï, le représentant de Yamaguchi et deux gardes en armes nous escortèrent, Ti Sandra et moi, dans les profondeurs du complexe scientifique de l’UMS.

Les gardes portaient des uniformes de la sécurité publique de Sinaï, sur lesquels on avait cousu à la hâte des écussons aux couleurs de la nouvelle République. Ti Sandra les ignora sereinement.

En chemin, on nous présenta un homme en qui je reconnus un représentant de Cailetet. Il s’appelait Ira Winkleman. Ni Ti Sandra ni moi ne savions exactement dans quoi on était en train de nous attirer. De vagues soupçons de coup de force ou de traquenard organisé par Cailetet commençaient à s’insinuer dans ma tête. Après notre dîner bien arrosé, ce mystère me donnait un peu la nausée.

— Nous sommes loin des labos principaux de l’université, fit Winkleman avec un sourire nerveux. C’est la première fois que je descends ici.

Son expression était soucieuse. Il donnait l’impression de n’avoir pas dormi depuis des jours.

Nous arrivâmes devant une lourde porte coulissante en acier.

— Mes amis, au-delà de ce point, la présidente, la vice-présidente et moi sommes seuls admis, déclara Winkleman. Je suis navré, mais il est important de respecter les règles de la sécurité.

Le gouverneur et le représentant de Yamaguchi secouèrent la tête, mais ne protestèrent pas. Ils s’écartèrent pour laisser Winkleman apposer la paume de sa main sur la plaque de la serrure.

— La nouvelle présidente et la vice-présidente sont priées de présenter la paume de leur main pour codage de sécurité, demanda la porte. Après quoi Ira Winkleman placera de nouveau sa main sur la plaque pour confirmer l’identification.

Nous fîmes ce qui nous était demandé. La porte s’ouvrit. Les gardes, eux aussi, demeurèrent dehors. Nous franchîmes un couloir court qui nous conduisit à un laboratoire au plafond haut, rempli de comptoirs d’expérimentation, de tuyauteries soigneusement isolées, de faisceaux de câbles électriques et de fibres, avec, dans un coin, de grosses bouteilles de gaz liquide. La plus grande partie de ce matériel, de toute évidence, n’avait pas été utilisée depuis longtemps. Certains appareils étaient couverts de housses, d’enduits d’étanchéité ou de produits anticorrosion. Seul un petit coin du labo semblait avoir servi récemment.

— Ces recherches sont en cours depuis trois ans, expliqua Winkleman en se tournant vers moi. Vous en avez peut-être entendu parler, Miz Majumdar ? Je pense que vous avez au moins eu connaissance de certains aspects du programme. Les chercheurs et participants ont unanimement décidé de rompre avec Cailetet il y a environ six mois. J’ai quitté Cailetet, moi aussi, pour rejoindre avec eux l’Université Expérimentale de Tharsis. Aujourd’hui, nous avons passé un accord avec l’UMS et nous sommes en train de transférer ici une partie de notre matériel.

— Mais de quoi s’agit-il ? demanda Ti Sandra en fronçant les sourcils avec impatience.

Winkleman s’efforça de ne pas se montrer trop empressé. Mais il était trop nerveux pour y parvenir.

— Nous avons décidé – nous, c’est-à-dire les Olympiens – que Cailetet était soumis à trop de pressions de la part de la Terre. À la suite d’un vote, nous avons choisi d’abandonner officiellement le programme de recherche, comme si nous avions échoué. (Il secoua la tête et ferma les yeux dans une expression de grande frustration.) Nous ne voulions pas donner tout ce pouvoir à Ahmed Crown Niger, conclut-il.

Il nous guida vers l’autre extrémité du labo, dans la section utilisée. Là, derrière un paravent, trois hommes et deux femmes étaient assis autour d’une table, en train de boire du thé et de manger des beignets. Lorsqu’ils nous virent, ils se levèrent, époussetèrent leurs vêtements des miettes qui y adhéraient et nous saluèrent respectueusement.

Le visage de Charles Franklin s’était émacié. Son regard était devenu plus intense et plus inquisiteur. Il avait gagné en dignité et en maturité. Ses collègues semblaient nerveux et mal à l’aise en notre présence, mais il était d’un calme serein.

Winkleman fit les présentations. Charles sourit en me serrant la main et murmura :

— Nous nous sommes déjà rencontrés.

— Ce sont les fameux Olympiens ? demanda Ti Sandra.

— Il y en a encore quatre à Tharsis. Et nous ne sommes pas si fameux que ça, à présent, répliqua Charles. Je n’ai jamais vraiment aimé ce nom. C’était plus pour les relations publiques que pour autre chose…

— Surtout pour un projet censé demeurer secret, fit observer Chinjia Park Amoy, une petite brune aux grands yeux.

J’aurais été curieuse de savoir si elle était la maîtresse de Charles, et où se trouvait sa femme.

On apporta des chaises et nous prîmes place autour de la table. Seul Charles demeura debout. Winkleman abandonna, avec soulagement, semblait-il, son rôle de guide, et s’assit dans l’ombre à l’écart de la table.

Nos ardoises reçurent des renseignements succincts sur la carrière de chacun de nos interlocuteurs. Tandis que nous faisions plus ample connaissance, je m’efforçai de mémoriser les détails les plus importants. C’étaient des mathématiciens et des physiciens théoriques, tous spécialisés dans le continuum de Bell et la théorie des descripteurs. Leur doyen était Stephen Leander. Il avait une épaisse tignasse de cheveux gris argent et des manières affables quoiqu’un peu abruptes. Chinjia Park Amoy était originaire des Ceintures d’où elle avait émigré sur Mars. Elle avait les longs bras, les longues jambes et le torse épais des Ceinturiers. Tamara Kwang, la plus jeune, avait de grands yeux noirs et un teint couleur de thé oolong. Elle portait plusieurs rehaussements externes sous forme de torques autour du cou et de la partie supérieure de l’avant-bras. Nehemiah Royce, enfin, venait du MA de Steinburg-Leschke et avait de grands yeux à l’éclat limpide sous une chevelure coupée court et coiffée d’une kippa de soie.