Je reportai mon attention sur la table. Plusieurs boîtes noires rectangulaires de vingt centimètres à un mètre de hauteur en occupaient une extrémité. À l’autre bout, une boîte blanche à la surface brillante se tenait toute seule, reliée aux autres par d’épais câbles optiques. La boîte blanche, de toute évidence, était un penseur, mais ne portait aucune marque d’origine ou d’affiliation.
Ti Sandra se pencha en arrière sur son siège en soupirant.
— Je ne sais pas si je vais apprécier, dit-elle.
— Au contraire, fit Leander en s’asseyant au bord de la table. Vous allez assister à quelque chose d’unique. C’est peut-être la chance la plus fabuleuse de toute l’histoire humaine.
Ti Sandra secoua fermement la tête.
— Plutôt dangereux, à vous entendre présenter ainsi la chose. La chance est l’avers du désastre. (Elle se pinça la lèvre inférieure.) Il s’agit de bien plus que d’un problème de communications, si je comprends bien.
Leander hocha la tête et se tourna vers moi.
— D’après Charles, Miz Majumdar a déjà une petite idée de la nature de notre découverte.
— Toute petite, déclarai-je. C’est en rapport avec les pincements, je suppose.
Charles sourit, en me regardant droit dans les yeux. Avec l’âge, il avait acquis quelque chose que je ne l’aurais jamais cru capable de posséder un jour : pas seulement de l’aplomb et de l’assurance, mais du charisme.
— Un jour, Charles m’a dit… commençai-je, pour m’interrompre aussitôt, le visage empourpré.
Leander se tourna vers lui.
— Ce que j’ai dit à la vice-présidente, c’est que j’avais bon espoir de briser le statu quo et de découvrir les secrets de l’univers, expliqua-t-il.
Leander se mit à rire.
— Pas si loin du compte, murmura-t-il. Le statu quo, c’est certain, a été réduit en miettes. On n’a rien découvert d’aussi révolutionnaire depuis la nanotechnologie, et celle-ci est bien pâle en comparaison. Charles est notre théoricien pivot. Il a le don d’expliquer les choses très simplement. Voudrais-tu donner aux dirigeantes de notre nouvelle République quelques informations sur ce que nous leur offrons ?
Avec une mimique sévère dont elle n’avait pas l’habitude, Ti Sandra tourna lentement et délibérément son corps massif vers Charles.
— Nous avons découvert un moyen d’accéder au continuum de Bell et de régler la nature des composants de l’énergie et de la matière, commença Charles. Tous ensemble, nous avons mis au point une théorie globale de l’énergie et de la matière. Une théorie sur les flux de données. Nous savons pénétrer le cœur descriptif d’une particule et le modifier.
— Le cœur descriptif ? demanda Ti Sandra.
— Chaque particule existe comme élément d’une matrice d’information. Elle contient des descripteurs de toutes ses caractéristiques significatives. En fait, la somme totale des descripteurs est la particule. Elle transmet les informations concernant sa nature et ses états à d’autres particules au moyen d’échanges de bosons – des photons, par exemple – ou encore à travers le continuum de Bell, qui est une sorte de système comptable assurant l’équilibre de certaines qualités de l’univers.
— Quel genre de matrice ? demanda Ti Sandra.
— Une matrice de flux de données, répondit Charles. Par ailleurs non définie.
— Comme une mémoire d’ordinateur ?
— C’est une comparaison utile dans certains cas, fit Leander.
— Nous ne définissons pas la matrice, insista Charles.
— L’ordinateur de Dieu ? demanda Ti Sandra, plissant le front de plus belle.
Charles sourit comme pour s’excuser.
— Les dieux n’ont rien à voir là-dedans.
— Dommage, fit Ti Sandra. Continuez, je vous prie.
— La plupart des particules qui constituent la matière ont une description qui consiste en deux cent trente et une unités binaires d’information parmi lesquelles figurent la masse, la charge, le spin, l’état quantique, les composantes de l’énergie cinétique et de l’énergie potentielle, la position dans l’espace et le moment de temps par rapport aux autres particules.
— Leur portefeuille de valeurs, fit Leander.
— Plutôt leur crédit, plaisanta Royce, mais son humour tomba à plat.
— Très bien, murmura Ti Sandra. Tout cela est très intéressant. Mais pourquoi ne pas m’avoir fait parvenir simplement un rapport avec vos résultats ?
Leander redevint grave.
— Ce n’était qu’un préambule, dit-il. Cette théorie est en grande partie connue et acceptée aujourd’hui par les physiciens de haut niveau.
— Dans certains cercles, elle est toujours controversée, expliqua Charles en se frottant les mains.
— Les imbéciles, fit Royce en secouant la tête avec pitié.
— Mais nous sommes les seuls, précisa Charles, qui ayons réussi à manipuler les données des particules en passant par le continuum de Bell. Nous savons convertir les particules en leurs propres antiparticules.
— Dans la mesure où nous sommes capables de conserver leur charge, ajouta Royce.
— Exact. Nous produisons de l’antimatière ou matière miroir directement à partir de la matière ordinaire.
Il s’interrompit pour nous donner le temps de digérer ce qu’il venait de dire. Ti Sandra regarda les Olympiens d’un air critique. Elle avait toujours des doutes.
— Et ce serait une source d’énergie ? demanda-t-elle.
— En quantités énormes, fit Leander. Nous n’avons pas encore construit de réacteur à grande échelle, mais il n’y a théoriquement pas de limites à l’énergie que nous pouvons libérer. Ou exploiter.
— De l’or avec du plomb ? demanda Winkleman.
— Nous ne pouvons pas créer de la masse, lui dit Charles. Pas encore, tout au moins.
Ti Sandra parut éberluée par cette déclaration.
— Pas encore ? répéta-t-elle. Un jour, peut-être ? Bientôt ?
— Nous n’en savons rien, répliqua Charles. Ce n’est pas impossible, à mon avis. Mais les avis divergent là-dessus.
Royce et Kwang écartèrent les bras en souriant comme pour s’excuser.
— Nous ne voudrions pas que cela monte à la tête de certains, déclara Royce.
— Je suis ouvert à toutes les possibilités, fit Leander.
— Une autre chose significative est que nous pouvons opérer la conversion à distance, reprit Charles. C’est-à-dire que nous pouvons viser une région spécifique et y convertir la matière en matière miroir, à des distances pouvant aller jusqu’à neuf ou dix milliards de kilomètres, soit, en pratique, n’importe quel point du Système solaire.
Le groupe demeura plongé dans le silence durant un long moment. Les Olympiens nous regardaient et se regardaient, mal à l’aise, comme des jeunes accusés de quelque chose de honteux.
Je fixai sur Charles un regard à la fois horrifié et accablé.
— La Terre est au courant de votre… découverte ? demandai-je.
Les Olympiens secouèrent la tête comme un seul homme.
— Il est possible qu’ils soupçonnent quelque chose, murmura Charles, mais nous avons été très discrets. Les seuls qui sachent jusqu’où nous sommes allés sont les neuf membres du groupe et Ira. Les derniers développements – ceux qui sont le plus significatifs – ne datent que de six mois à peine.
— Et Cailetet ? demandai-je.
— Nous leur avons fait croire que nous avions réalisé une percée mineure dans le domaine des communications après les avoir quittés. Rien de plus.
— Quelle percée ?
— Nous leur avons dit que nous pouvions avoir accès aux descripteurs pour corréler les communications à distance avec leurs états d’origine. Ce qui revient à nettoyer les signaux émis de tous leurs parasites.