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Charles nous tendit la main, de même que les autres membres du groupe, et nous prîmes congé.

— Nous ne ferons rien sans l’accord du gouvernement, nous dit Winkleman en nous raccompagnant jusqu’à la porte en acier puis dans la galerie au-delà.

— Je l’espère bien, murmura Ti Sandra.

La présidente me fit appeler dans ses quartiers, l’ancien appartement de la chancelière, pour m’offrir une tasse de thé de fin de journée. Son visage était gris tandis qu’elle versait le liquide fumant.

— J’ai fait un rêve, il n’y a pas longtemps, me dit-elle. Un très bel homme s’est approché de moi pour déposer un seau plein d’or sur mes genoux. J’aurais dû être heureuse.

— Et tu ne l’étais pas ?

— J’étais plutôt terrifiée. Je ne voulais pas de cette responsabilité. Je lui ai demandé de reprendre son seau.

Elle redressa la tête et regarda fixement les murs de la pièce. Ici même, quelques années plus tôt, la chancelière Connor avait ordonné le vidage des étudiants qui avait été à l’origine de nos manifestations.

— Tu connais Charles Franklin ? me demanda-t-elle.

— Nous avons été amants, à une époque. Pas pendant longtemps.

Ti Sandra hocha la tête, appréciant ma confidence.

— J’ai eu quatre amants avant Paul, me dit-elle. Aucun d’eux n’était prometteur. Charles Franklin, ce devait être différent.

— Il était tendre et enthousiaste.

— Mais tu ne l’aimais pas.

— J’ai cru l’aimer, à un moment. Je n’avais pas l’esprit très clair.

— Et si tu avais passé contrat avec lui ?

— Il me l’a demandé.

— Ah ?

Elle s’assit sur le canapé à côté de moi et nous bûmes notre thé en silence durant quelques instants.

— Dis-moi que ces chercheurs nous jouent un mauvais tour, mur-mura-t-elle finalement.

Je ne répondis pas.

— Madame la vice-présidente, la vie est en train de devenir un vrai sac à merde.

— Et ça ne sent pas la rose.

— Non, la merde, répéta-t-elle avec emphase. Nous ne sommes que des enfants, Casseia. Nous ne pouvons pas manipuler un tel pouvoir.

— Les humains ne sont pas prêts ?

Elle renifla avec mépris.

— Je ne parle pas pour l’humanité. Je parle pour nous, pour les simples Martiens que nous sommes. Je suis terrifiée à l’idée de ce que pourrait faire la Terre si elle s’apercevait… et de ce que nous pourrions faire en retour.

— Si jamais ils…

— Oui, dit-elle sans me laisser finir.

— Il faut voir les choses du bon côté.

Elle ignora mes paroles d’un geste brusque de la main et d’un presque imperceptible mouvement d’épaule.

— Charles Franklin ne t’a jamais parlé de ça, au fil des années ? me demanda-t-elle. Tu lui as écrit, n’est-ce pas ? Tu lui as posé des questions.

— Une seule fois, sur la demande insistante de mon oncle. Il m’a simplement dit qu’il travaillait sur quelque chose de très important et que… cela causerait ou pourrait causer des remous politiques. En fait, ce qu’il m’a dit exactement, c’est que les choses n’allaient pas être faciles. Et moi qui croyais qu’il exagérait !

— Devons-nous parler en privé avec Charles Franklin ou Stephen Leander ?

— Je pense que c’est Charles qui commande.

— Est-ce quelqu’un d’avisé, Casseia ?

Je souris en secouant la tête.

— Je ne sais pas. Il ne l’était pas tellement quand nous étions plus jeunes. Mais moi non plus, à vrai dire.

— Ça m’ennuie que Cailetet soit mêlé à cette affaire. Je ne serais pas étonnée que Crown Niger en sache plus que ne le croient ces jeunes savants. Et tu peux être sûre que, s’il est au courant, il saura monnayer l’information. Nous l’avons poussé dans ses retranchements. Politiquement et financièrement, il est acculé.

— Nous n’avons pas de principe directeur pour préserver les secrets du gouvernement. À qui faisons-nous confiance ?

— Confiance ? Même à moi-même, je ne fais pas confiance, murmura Ti Sandra en faisant la grimace. Que Dieu nous aide tous !

Cette nuit-là, étendue à côté d’Ilya, je le regardai dormir. Il avait le sommeil profond, comme un enfant. J’imaginais sa tête pleine de visions de fouilles et de découvertes restant à faire dans les sillons. Je l’enviais tellement que des larmes de frustration enfantine me venaient aux yeux.

Nous avions bu ensemble un verre de porto et mangé du fromage frais. Les deux avaient été confectionnés à Erzul et offerts au nouveau gouvernement. Ilya avait plaisanté sur le privilège infini dont jouissaient ceux qui étaient au centre de tout. Je n’avais pas réagi, et il m’avait demandé pourquoi j’étais si sombre.

— Tout va pour le mieux, avait-il décrété. Vous ne méritez que des félicitations.

J’avais essayé de sourire, mais l’effort n’était pas convaincant.

— Ça t’ennuie si je suis un peu indiscret ? me demanda-t-il en se rapprochant de moi dans le lit.

Je secouai la tête.

— Tu viens d’apprendre quelque chose qui t’a bouleversée. Quelque chose dont tu n’as pas le droit de me parler.

— J’aimerais pouvoir le faire, murmurai-je avec ferveur. J’ai tellement besoin de sagesse et de conseils.

— C’est quelque chose de dangereux ?

— Je ne peux même pas te le dire.

Il se laissa aller en arrière contre le traversin, les mains derrière la tête.

— Je serai bien content quand…

— Quand tu retrouveras enfin ta femme ? achevai-je vivement en le fixant d’un regard accusateur.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, fit Ilya d’une voix neutre. Enfin, oui, c’est à peu près ça. Mais ta question était piégée. Je ne t’ai pas encore perdue.

— Non, répliquai-je, toujours nerveuse. Mais je ne peux pas aller avec toi sur les fouilles. Nous n’avons plus le temps d’être ensemble. Je voudrais t’accompagner partout. J’en ai assez des réunions et des dîners officiels, assez des discours, assez d’être appelée la « sage-femme de la nouvelle Mars ».

Ilya refusa de se mettre en colère. Cela me rendit encore plus furieuse. Je quittai le lit d’un bond et me mis à marcher de long en large dans la chambre d’auberge, en levant les poings vers le plafond.

— Bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu ! hurlai-je. Je ne voulais pas ça ! Je ne méritais pas ça !

Je me tournai de nouveau vers lui, les bras tendus, les doigts courbés comme ceux d’une sorcière.

— Tout marchait bien ! Nous étions autonomes ! Et voilà que tout est foutu par terre à cause de…

Ilya me regardait d’un air navré.

— S’il y a quelque chose que…

— Tu ne peux rien faire !

Mettant fin à mes imprécations grommelées, je me laissai glisser contre le mur, les genoux sur le côté, et fixai, hagarde, un coin du lit. Ilya vint se mettre à genoux à côté de moi, la main posée sur mon épaule. Un peu plus tard, peut-être pour me faire pardonner, je fis l’amour avec lui, avec une véhémence un peu forcée. Mais ma performance sur commande ne parut pas suffisante. Agrippée à lui, je lui parlai de mes projets à l’expiration de la période de gouvernement intérimaire.

Je voulais, lui avais-je expliqué, demander un poste d’institutrice dans une école indépendante. Il m’avait rassurée, en me disant que ces postes-là étaient faciles comme tout à obtenir. Je n’avais qu’à ouvrir la bouche.