— Sage-femme de la nouvelle Mars, avait-il murmuré. Ça te va comme un gant. Tu n’as aucune raison de t’en vouloir pour quoi que ce soit.
Je l’avais regardé s’endormir, en songeant aux enfants que nous aurions un jour. Mais je n’étais plus si sûre, à présent, qu’un tel jour arriverait.
Il n’était pas difficile d’imaginer à quoi pouvait mener un tel pouvoir. Images d’Ahmed Crown Niger et de Freechild Dauble, dirigeants corrompus. Souvenirs de la Terre, si violente et si entière. Que ferait-elle quand elle saurait que Mars, la faible, la naïve et dangereuse Mars, possédait toute cette puissance ?
Elle le savait peut-être déjà. Elle avait peut-être pris des dispositions contre lesquelles nous ne pouvions rien.
Les Olympiens édifièrent un petit labo isolé à Melas Dorsa avec des fonds qu’ils possédaient déjà et sur un terrain offert par le MA de Klein. Melas Dorsa est une région relativement pauvre en cratères, coupée du Sud par des canyons peu profonds et parsemée de dunes basses. Elle n’a pas beaucoup d’eau ni de ressources naturelles.
Même selon les critères de Mars, elle peut être considérée comme un désert.
J’y allai seule pour assister à la démonstration. Ti Sandra avait à Elysium une réunion imprévue destinée à récolter des soutiens pour le nouveau gouvernement parmi des délégués soudain nerveux et un gouverneur de district aux compétences marginales et à la cervelle étroite. Elle comptait sur moi pour que je sois ses yeux et ses oreilles, mais je sentais aussi qu’elle était terrorisée à l’idée de ce qu’ils pourraient nous montrer et devant l’importance lourde de conséquences du cadeau inattendu et non désiré qui nous était fait. Je n’étais pas plus courageuse qu’elle, mais j’avais peut-être un peu moins d’imagination.
Charles et Stephen Leander m’accompagnèrent sur le vol de la navette au départ de l’UMS. L’appareil portait les emblèmes du gouvernement : le drapeau martien et la mention « RFM » qui signifiait qu’il y avait des personnalités à bord. Nous avions rendez-vous au labo de Melas Dorsa avec deux savants impartiaux de Yamaguchi et Erzul, venus séparément de Rubicon City.
Il n’y avait pas de train à Melas Dorsa, et la station la plus proche se trouvait à plus de quatre cents kilomètres du labo. Charles tint à m’avertir qu’il n’y aurait pas beaucoup de confort.
Je lui jetai un regard accusateur.
— Crois-tu que le luxe soit si important pour moi ? Il ne l’est pas. Plus maintenant.
Leander, sentant que l’atmosphère était orageuse, s’appliquait à étudier le paysage qui défilait plusieurs dizaines de mètres en dessous de nous. Le vaisseau survola une crête basse puis prit de l’altitude pour éviter une succession de tourbillons de poussière diffuse.
Charles me regarda en battant des paupières, surpris par le ton de ma voix. Puis il prit son ardoise.
— Nous avons du retard à combler, me dit-il.
— J’ai lu tes articles. La plupart me dépassent largement.
Il hocha la tête.
— Les idées sont simples, cependant.
Il fronça les lèvres et haussa un sourcil.
— Es-tu prête à accepter certaines choses sur la seule base de la confiance ?
— Je n’ai pas le choix, n’est-ce pas ?
— Non.
— Dans ce cas, je suppose que je suis prête.
— Tu es fâchée ?
— Pas contre toi en particulier.
Leander défit son harnais et se leva.
— Je vais m’asseoir à l’avant pour mieux voir, dit-il.
Nous l’ignorâmes. Il haussa les épaules et choisit un fauteuil hors de portée d’oreille.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu es fâchée parce que nous vous donnons une responsabilité trop grande.
— Oui.
— J’aurais préféré l’éviter.
— Tu voulais changer l’univers, Charles.
— Je voulais le comprendre. D’accord. Je voulais le changer. Mais mon intention n’était pas de t’accabler de responsabilités.
— Merci quand même.
Il se laissa aller en arrière et détourna les yeux, vexé et irrité. L’ardoise était sur ses genoux.
— Ne sois pas injuste, Casseia, me dit-il.
— Tu sais, murmurai-je, l’esprit très loin de l’idée de justice ou d’injustice, c’est vous qui avez fait capoter les premières négociations sur la Terre. Vous les Olympiens. Vous rendez tout le monde nerveux. Vous nous avez stressés. Personne ne comprenait où vous vouliez en arriver.
Il gloussa.
— En arriver ? Mais nous ne le savions pas nous-mêmes à l’époque. Apparemment, les implications étaient plus claires aux yeux de la Terre qu’aux nôtres.
— C’est possible. Et vous pensiez réaliser tout ça dans le vide ?
Il secoua la tête.
— Le vide ?
— L’éthique, Charles.
— Ah ! L’éthique… (Son visage s’empourpra.) Tu es vraiment injuste, cette fois-ci, Casseia.
— Laisse-moi tranquille avec la justice. Te rends-tu compte de ce que tout ça va nous faire ?
— Que voulais-tu que je décide ? De tourner le dos à la connaissance ? J’ai essayé d’être aussi juste et éthique que possible. Le groupe a toujours eu des idéaux élevés.
— C’est pourquoi vous avez rejoint Cailetet.
— Ce ne sont pas… Ce n’étaient pas de vrais méchants. Lorsque Crown Niger a pris le train en marche, nous avons décidé de tout arrêter. Et Cailetet nous a bien aidés. Avec un petit coup de pouce de la Terre, évidemment. Crown Niger ne s’intéressait pas tant à ce que nous pouvions lui apporter qu’à satisfaire ses patrons de la Terre.
— Vous êtes partis quand ils ont réduit les subventions.
— Nous ne leur avons rien dit, même avant ça.
Je souris.
— Es-tu sûr qu’ils n’ont pas une copie de vos résultats quelque part en lieu sûr ? Même avant l’époque de Crown Niger ?
— C’est possible. Mais même s’ils examinent nos travaux là-bas dans le détail, ils ne peuvent pas avoir la moindre idée de ce que nous avons découvert ensuite. C’est très trompeur. Nous avons exploré des tas de canyons aveugles, Casseia. La Terre est encore en train de s’y perdre.
Durant quelques secondes, je demeurai sans réponse. Puis ma colère disparut et je frissonnai.
— Tout ça ne te fait pas peur, Charles ?
Il réfléchit un instant puis me regarda dans les yeux.
— Non, me dit-il. Vous avez fait le ménage dans la maison. Ou vous êtes en train de le faire. Un gouvernement responsable, c’est tout ce que…
— Un gouvernement encore dans l’enfance, vulnérable, maladroit et inexpérimenté. Nous ne savons même pas si ces institutions provisoires pourront donner naissance à un vrai gouvernement représentatif. Nous n’avons pas encore essuyé les plâtres, Charles !
— J’ai confiance en toi.
— Confiance en Mars ?
Je croisai les bras, les mains autour de ma taille pour m’empêcher de trembler. Il se rapprocha de moi pour me toucher, mais je lui jetai un regard noir et il retira ses mains.
— Te rends-tu compte, Charles, que tu nous as donné le pouvoir de détruire nos ennemis et que nous ne savons même pas qui ils sont ? La Terre possède des moyens subtils de faire de nous ce qu’elle veut, et tu nous offres un marteau-pilon !
— Beaucoup plus que ça, murmura Charles. De l’énergie en quantités énormes, un contrôle des ressources à distance. Nous avons nos limitations, mais cela ne veut pas dire que nous ne soyons pas capables de nous défendre contre n’importe quoi ou presque.
— Par la menace, peut-être. Vous savez convertir la matière en antimatière, à une très grande distance et avec une précision remarquable.
Il hocha la tête.