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— Nous pourrions rayer des cités entières de la carte terrestre. Tu nous ramènes à l’horreur du XXe siècle.

— C’est un peu mélodramatique, ce que tu dis là, fit-il en grimaçant.

— Tu crois que Freechild Dauble aurait hésité à abuser d’un tel pouvoir ?

— Je sais que tu l’utiliseras sagement. Nous ne t’aurions rien dit si nous avions pensé différemment.

Je demeurai sans réponse durant un bon moment. Finalement, j’agitai les mains et pointai un doigt vers lui sans savoir si j’allais me mettre à rire ou à hurler.

— Bon Dieu, Charles ! Je suis contente d’avoir fait une telle impression sur toi ! Je suis peut-être une sainte, mais as-tu songé à tous ceux qui viendront après moi ? Durant des générations ?

— Bien avant cela, tout le monde sera au courant. Un équilibre se fera. Écoute, Casseia, tout ça n’a aucun rapport avec…

— Je ne vois pas les choses de la même façon, murmurai-je.

— Ça n’a aucun rapport parce que la connaissance est là et qu’elle ne disparaîtra pas comme ça, reprit Charles avec une expression de grande lassitude sur son visage. Il ne peut pas y avoir de paix, il ne peut pas y avoir de fin à la nouveauté et à la peur en ce bas monde.

Je me mordis la langue pour m’empêcher de répliquer : Un peu tard pour philosopher, Charles.

— Je sais bien, poursuivit-il. Il y a des années que je me le répète. Que se passera-t-il si la théorie fonctionne et si nous trouvons un accès au continuum de Bell ? Si nous manipulons les descripteurs ? C’est un cauchemar pour nous tous depuis pas mal de temps.

Leander revint prendre sa place, en évitant de nous regarder.

— Nous sommes parvenus à un accord ? demanda-t-il.

Je souris faiblement en secouant la tête.

— Seulement à de mauvais rêves, murmurai-je.

— Ô Dieu ! Je pourrais être confiné dans une coque de noix et me sentir quand même roi des espaces infinis s’il n’y avait ces mauvais rêves, murmura Charles.

— Nous pensons beaucoup à cette citation{Shakespeare, Hamlet, acte II, scène 2. (N.d.T.)}, fit Leander en s’installant confortablement dans son fauteuil. L’univers est, en vérité, confiné dans une coque de noix. La distance et le temps ne représentent rien d’autre que des variations de simples descripteurs. Celui qui sait cela peut être pour de bon le roi des espaces infinis.

— Et les mauvais rêves ? demandai-je.

L’expression de Leander se fit brusquement grave, et même triste.

— Charles m’a mis en avant parce que j’ai la tête de l’emploi et que les bureaucrates réagissent mieux devant moi. Cela ne signifie pas que je ne sois pas circonspect en toute occasion. Nous sommes dans la même galère, Miss Majumdar. Du haut de votre montagne, vous pouvez toujours nous accuser de naïveté et d’hubris intellectuelle, mais vous ne nous apprendrez rien que nous n’ayons médité et ressassé mille fois en privé.

— Ne te fais pas de fausses idées, Stephen, murmura Charles. Casseia n’est pas aussi simpliste.

Leander reprit le contrôle de lui-même avec un effort visible, fit un grand sourire peu convaincant et déclara :

— Désolé. Il se trouve que je fais partie de ceux qui pensent que les « mauvais rêves » sont simplement un signe de manque d’imagination.

— Pourquoi la présidente n’est-elle pas venue avec toi ? me demanda Charles. Elle aurait dû faire passer cela avant tout le reste.

— Un problème majeur a surgi. Si elle ne le résout pas, la toile risque de s’effilocher et il n’y aura pas de gouvernement constitutionnel pour décider de ce qu’il faut faire de vos travaux. Je lui rapporterai mes conclusions et elle me fait confiance.

— Elle a très peur, n’est-ce pas ? demanda Charles.

Je reniflai.

— Je l’ai vu dans ses yeux, continua-t-il. Elle est faite à l’échelle humaine. Elle n’est pas à l’aise devant ce genre d’immensité.

Je hochai la tête.

— C’est possible.

— Et toi, es-tu capable de surmonter tes angoisses et de voir les choses avec les yeux d’un enfant ?

— Ne m’en demande pas trop, ni trop tôt, Charles.

La zone choisie pour la démonstration avait été équipée d’un abri temporaire pour vingt personnes, aménagé la veille par des arbeiters. Quatre membres du groupe des Olympiens – Leander, Charles, Chinjia et Royce – étaient présents. Les deux derniers étaient sur place depuis deux jours pour préparer l’expérience.

Le paysage alentour était plus désolé que toutes les images de Mars que j’avais vues lors de mes études d’aréologie. Melas Dorsa n’avait ni le caractère spectaculaire des sillons, ni les couleurs de Sinaï, ni les roches, ni les fossiles.

Une heure après notre arrivée, les scientifiques choisis pour assister à la démonstration arrivèrent par une autre navette. Fervents partisans de la constitution, Ulrich Zenger et Jay Casares avaient de solides qualifications universitaires. Ils étaient tous les deux professeurs de physique théorique à Icare, institut de recherche indépendant cofondé par six MA. On nous fit entrer dans l’abri, et Charles leur expliqua aussitôt en quoi consistait l’expérience.

Le champ d’essai proprement dit se trouvait sous une tente non pressurisée en forme de dôme. Après avoir revêtu des combinaisons étanches, Charles, Chinjia, Royce, Zenger, Casares et moi sortîmes de l’abri pour gagner le dôme. Charles prit une bouteille d’hydrogène pur spécialement préparée et apportée par Zenger et Casares. Il la plaça avec précaution au creux d’un bandeau suspendu à l’armature du dôme. Zenger et Royce sortirent alors un compteur neutronique et différents appareils. Les arbeiters enregistrèrent les préparatifs sur vid.

— Qu’allons-nous voir ? demanda Casares à Charles.

— Vous avez étudié notre dossier théorique ? Vous comprenez bien ce que affirmons avoir réalisé ? demanda Charles en guise de réponse.

Casares hocha affirmativement la tête.

— Êtes vous convaincus ?

Casares secoua la tête.

— La théorie est fascinante, mais je résiste pour l’instant au changement de paradigmes.

— Est-il possible que votre bouteille pleine d’hydrogène produise de l’énergie ?

— Dans son état présent, c’est impossible.

— Nous allons pourtant lui en faire produire une grande quantité.

Tout le monde retourna dans l’abri. Après avoir retiré nos combinaisons étanches, nous rejoignîmes Leander et Zenger dans la salle des équipements. Là nous attendaient la large table en acier et le penseur blanc sans signes distinctifs que je connaissais déjà. Plusieurs boîtiers noirs plus petits lui étaient reliés par des câbles optiques.

Leander demanda au penseur si tous les appareils fonctionnaient correctement. Il répliqua d’une voix de jeune homme que tout allait bien.

Charles s’assit sur un tabouret devant la table.

— Notre penseur nous procure une interface avec un penseur en Logique Quantique, également contenu dans le boîtier, dit-il. Tous les deux ont été fabriqués et éduqués sur Mars, par des Martiens.

— Qui ? demanda Zenger.

Visiblement, la nouvelle l’intéressait beaucoup.

— Danny Pincher et moi-même, à Université Expérimentale de Tharsis.

— Rien que cela, ça valait le voyage, fit Zenger. Si toutefois vos penseurs sont stables et productifs.

— Ils sont fragiles et peu puissants. Mais Danny et moi nous sommes en train de mettre au point une nouvelle génération plus performante. Nous avons probablement violé plusieurs lois en les fabriquant de cette manière, mais nous avions besoin d’un contrôle LQ de notre dispositif et nous avons épuisé tous les moyens légaux de nous procurer un penseur de ce type.