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— Jusqu’à présent, relaya Charles, nous avons créé environ un billion de molécules d’hydrogène miroir. Et la réaction a produit environ cinquante-quatre joules.

— Cela devrait suffire, déclara Zenger. Il semble qu’il y ait effectivement production de chaleur et de neutrons.

Charles demanda à Leander d’arrêter l’expérience. Ce dernier toucha le panneau de commande, et le cube rouge et le diagramme disparurent.

— Nous avons songé à différents moyens d’accroître le rendement, expliqua Charles. Nous savons convertir la moitié des molécules de la bouteille en matière miroir sous une forme qui se verrouille avec l’hydrogène normal. La pression ambiplasmatique dispose d’elle-même les molécules et particules en fuite selon la meilleure configuration pour des interactions ultérieures. Nous aurions alors quatre-vingt-dix pour cent de destructions. Mais cela aurait pour effet de vaporiser la bouteille ainsi qu’une bonne partie de l’appareillage et du dôme.

Zenger hocha la tête.

— Dans la mesure où nous pouvons porter un jugement, il semble que vous ayez accompli quelque chose d’intéressant.

— Nous allons faire prendre la bouteille par un arbeiter, déclara Charles. Il la mettra à l’arrière du labo, où vous pourrez l’examiner à distance.

— Nous ne pouvons pas l’emporter avec nous, je suppose ? fit Zenger.

Toutes les têtes se tournèrent vers moi.

— La bouteille reste ici, décrétai-je.

— De mieux en mieux, murmura Zenger d’une voix unie.

Un arbeiter transporta la bouteille dans un caisson d’isolation à l’arrière du labo. Pendant que Zenger et Casares l’examinaient en discutant à voix basse, Charles s’assit en face de moi dans le coin repas. Je plantai ma fourchette dans un bol de nourriture nano assez peu engageante.

— Un peu déçue ? me demanda-t-il.

— Pas du tout, répondis-je en levant vers lui des yeux qui n’exprimaient, je l’espérais, que le calme et la dignité. Tu sais, je ne m’attendais pas à voir surgir la Sainte-Trinité.

Il eut un rire bref.

— Je vois que tu as des lettres, toi aussi. Ça t’ennuie que je mange à côté de toi ?

Je secouai la tête. Il alla se chercher un bol. J’avais presque fini le mien, mais il était clair qu’il voulait me parler.

— Tu nous en veux toujours pour ce que nous avons fait ? me demanda-t-il.

— Je n’en ai jamais voulu à personne.

— Non, fit-il sur un ton à mi-chemin entre l’acceptation et l’interrogation. Mais ça ne va pas être facile.

— Tu as déjà dit ça il y a des années.

— Je me trompais ?

— Tu avais raison.

Il goûta à la pâte, fit la grimace et laissa retomber sa fourchette dans le bol.

— Il y a mieux. C’est une tradition, semble-t-il. Les chercheurs sur Mars n’ont droit qu’à des nano-aliments éventés. Ça doit être en rapport avec la créativité. Tu te souviens de cet horrible vin du Très Haut Médoc ? J’en suis encore confus aujourd’hui.

— Du vin, crus-je bon de préciser.

— Pas seulement du vin.

Je penchai la tête de côté, décidée à changer de conversation, et sortis mon ardoise.

— Tu as d’autres démonstrations en vue ? demandai-je. Celle-ci…

— N’est pas de nature à impressionner des politiciens, je le sais. Nous pourrions vaporiser Olympus Mons, si tu préfères.

Pendant quelques secondes, j’aurais été incapable de dire s’il plaisantait ou non.

— Ce serait… plus adulte, déclarai-je.

Il se mit à rire et passa un doigt sur le bord de son bol en l’inclinant.

— Nous pouvons faire beaucoup plus. Comme le disait Stephen en venant ici, nous pourrions construire un réacteur à matière miroir super-rapide et plus efficace que tous ceux que la Terre fabrique. Installé sur un vaisseau de ligne standard, il permettrait de faire le tour des planètes du Système solaire en quelques mois au lieu de dizaines d’années. Avec des installations adéquates, nous serions prêts dans soixante-dix jours au maximum.

— Un vaisseau pareil serait trop voyant dans le Système solaire. Tu ne peux pas trouver plutôt quelque chose qui n’attire pas l’attention de la Terre ?

Il mit les coudes sur la table et se prit la tête à deux mains.

— Bien sûr. Stephen et moi nous envisageons plusieurs démonstrations, à différents niveaux de sophistication. Experts aussi bien que béotiens. Tu peux les amener tous, si tu veux.

Je le trouvais un rien désinvolte en regard de la nature de notre problème, mais j’en avais assez de le brusquer.

— Je n’ai pas des connaissances suffisantes en physique, déclarai-je.

— C’est réparable. Je n’en utilise pas moi-même, mais je peux te recommander un bon rehaussement, si tu veux. Fabrication cent pour cent martienne.

— Non, merci. Pas pour le moment. (Je m’assurai d’un bref coup d’œil que les autres étaient toujours hors de portée d’oreille.) Mais je suis curieuse de savoir une chose. Comment en es-tu arrivé là ?

Il se pencha en avant, les yeux brillants comme ceux d’un enfant, et posa les mains à plat sur la table.

— J’ai toujours aimé m’attaquer à des problèmes stupides. Les plus gros. Stupides parce que, la plupart du temps, ils se ramènent au langage utilisé pour les définir, et c’est un cercle vicieux. Mais il y en avait un, en particulier, qui me semblait intéressant. Fondamental. Les mathématiques, c’est quelque chose de puissant. Tu crées des équations pour décrire la nature et tu les utilises pour prédire ce qui va se passer. Qu’est-ce qui fait que les maths ont un tel pouvoir ? Il m’a fallu des années pour arriver à une réponse. Et quand je l’ai trouvée, je n’en ai parlé à personne, parce que ma réponse était trop simple et que j’étais trop jeune, sans aucun moyen de prouver quoi que ce soit. J’ai donc attendu. J’ai étudié la Fosse à glace ainsi que tout ce que j’ai pu trouver sur William Pierce et ses travaux, sur sa découverte fatale. Je savais que ma réponse toute simple pouvait s’intégrer à ses théories, les étayer et les compléter. J’ai établi des contacts avec des gens qui semblaient être sur la même longueur d’onde que moi, et je les ai poussés. Mes idées pouvaient commencer à être testées.

« Les mathématiques constituent un ensemble de règles. L’univers semble obéir aussi à un ensemble de règles, peut-être pas aussi précises, mais les mesures ne sont jamais bien précises dans la nature. Cette constatation en soi aurait dû mettre la puce à l’oreille de tout le monde. Les règles qui régissent les mathématiques donnent à cette science les caractéristiques d’un ensemble de traitement informatique. Nous sommes capables de fabriquer des ordinateurs qui utilisent des concepts et des règles mathématiques uniquement parce que les maths constituent un ensemble de traitement. Le fonctionnement d’un ordinateur n’est pas très différent de la science mathématique elle-même. Ce sont des maths implantées dans la lumière et dans la matière. Et si ces maths sont utiles pour décrire et pour prédire la nature, c’est que celle-ci est elle-même régie par un ensemble de règles. La nature se comporte exactement comme un système informatique. Lorsque nous faisons des maths dans notre tête, nous emmagasinons les résultats – et les règles elles-mêmes – dans notre mémoire ou sur le papier, ou encore sur divers autres supports. Notre cerveau devient un ordinateur. L’univers, lui, emmagasine les résultats de ses opérations dans la nature. Et je fais la distinction entre nature et réalité. À la base, la réalité est l’ensemble de règles dont les interactions résultent dans la nature. Une partie du problème consistant à concilier la mécanique quantique avec les phénomènes à plus grande échelle vient du fait que l’on prend trop souvent les résultats pour des règles. C’est un réflexe implanté de longue date dans notre cerveau. Bon pour la survie, mais pas pour la physique.