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« Les résultats changent lorsque les règles changent. Notre univers est sorti, il y a des milliards d’années, d’un chaos de règles possibles… de fondations grouillantes de toutes sortes de possibilités. Les ensembles de règles étaient perdus dans ce chaos parce qu’ils n’avaient aucune cohérence. Ils ne pouvaient survivre face à des ensembles plus rigoureux, plus organisés. Et je ne parle pas d’une survie dans le temps. Ils s’annulaient et s’annihilaient au regard d’une éternité intemporelle. Mais des ensembles de règles ont tout de même émergé, qui n’étaient pas immédiatement contradictoires et qui ont pu se grouper dans des matrices autonomes de type informatique. Et parmi ces ensembles, ceux qui étaient en contradiction formelle, ceux dont les règles ne pouvaient produire de résultats durables, ne furent tout simplement pas “enregistrés”. Ils disparurent. Tandis que ceux dont les résultats pouvaient interagir au lieu de se contrarier survécurent, au moins pour un temps. L’univers que nous observons autour de nous est soumis à un ensemble de règles évolué et cohérent, et les règles mathématiques y sont plus ou moins conformes. La science mathématique est une matrice informatique. Son pouvoir de décrire et de prédire ne doit pas étonner si l’univers observable est lui-même le résultat d’une matrice informatique. Aucun mystère dans tout ça, simplement une clé fondamentale. »

Je l’avais écouté attentivement, en essayant de suivre son raisonnement. Une partie était relativement claire, mais j’avais du mal à garder le fil de ses intuitions discontinues. Il leva les yeux au plafond en murmurant :

— Je n’avais jamais parlé ainsi à personne, Casseia. J’ai baissé devant toi mon caleçon théorique.

— Ça ne me gêne en rien, je ne comprends pas ce que je vois.

— Nous n’avons cessé de ressasser les problèmes de responsabilité de la découverte, ainsi que ceux que la théorie des descripteurs soulève pour la présidente et toi. Je voudrais t’exposer longuement mes raisons et mes justifications. Dieu ne fait pas nécessairement partie du problème, mais ça ne veut pas dire que je ne le cherche pas. Je n’ai pas encore trouvé la clé, c’est tout. Il n’y en a peut-être pas. Mais quand je pense à toutes ces choses, quand je travaille sur ces problèmes, ce sont les seuls moments où je me sens digne d’exister. Je ne me plains pas de la vie que j’ai eue jusqu’à présent. Je ne suis pas un monstre, mais j’estime que j’ai suffisamment de problèmes affectifs pour un être humain. Quand je m’isole dans mon travail, je transcende ces problèmes. Je me sens pur. C’est comme une drogue. Je ne peux pas m’arrêter de penser uniquement pour faire face à mes responsabilités et mettre fin au changement. J’ai besoin de la pureté de ce genre de pensée et de découverte. Je ne connaîtrai peut-être jamais d’amour rédempteur, je n’arriverai peut-être jamais à me comprendre moi-même, mais il me restera au moins cela, ces moments où j’aurai posé des questions sur la réalité et obtenu des réponses sensées.

— Quand t’es-tu dit pour la première fois que ta théorie était justifiée ? demandai-je.

— C’est moi qui ai rassemblé les Olympiens. Stephen a toujours accordé la plus grande attention à la politique, surtout lorsque nous sommes allés travailler à Cailetet. Pour commencer, nous avons reproduit l’expérience de William Pierce. Nous avons revu toute la conception de son appareillage, en améliorant l’atténuation de champ et en utilisant des extracteurs entropiques. Nous avons travaillé sur une plus faible quantité d’atomes. Et nous les avons portés au zéro absolu. À cette température, le continuum de Bell se confond avec l’espace-temps. Ils fusionnent. Les descripteurs à l’intérieur des particules peuvent être changés.

— Et c’est tout ? demandai-je.

— C’est déjà beaucoup. Mais tu as raison. Ça ne suffirait pas. La Terre est persuadée que ces fameux descripteurs sont de simples boutons de type oui/non. Mais j’ai décidé que cela ne pouvait pas être si simple. Tout d’abord, j’ai essayé de les imaginer sous la forme de fonctions à variation continue. Mais ça n’a pas marché non plus. Ce n’étaient pas des bascules oui/non, mais ce n’étaient pas non plus des ondes continues. Ils étaient simplement codépendants. Chacun était lié aux autres. Ils étaient organisés en réseau. Chaque particule dotée d’une masse contient le même nombre de descripteurs, mais ce nombre n’est pas un entier. Ni même un rationnel. Les descripteurs, d’un bout à l’autre, n’obéissent qu’à la logique quantique. (Il me regarda en plissant le front.) Je t’ennuie ?

— Pas du tout, répondis-je.

J’étais attirée par le son de sa voix, imprégnée à la fois de puissance et d’un enthousiasme de petit garçon.

Des enfants qui jouent avec des allumettes. La fascination des flammes.

— Si tu veux pincer un descripteur, tu dois tout d’abord le persuader d’exister, reprit-il. Tu dois l’isoler de la nuée de descripteurs potentiels codépendants. Pour cela, il faut un penseur LQ.

— Mais comment y as-tu accès ?

— Bonne question. Tu raisonnes déjà comme une physicienne.

— Pour moi, c’est plutôt des pâtés de sable.

— Ne te sous-estime pas, dit-il en me tapotant la main.

Je la retirai prestement.

— Comment ? répétai-je.

— Quand on abaisse la température d’un groupe d’atomes jusqu’au zéro absolu, l’espace analogue qui l’entoure assume les caractéristiques d’une particule géante unique, que nous appelons « espace de Pierce » ou « pinceur ». Cette particule possède sa propre charge, son propre spin et sa propre masse, égale à e fois la masse du groupe d’atomes de départ. Naturellement, l’excédent de masse est virtuel, de même que les autres caractéristiques. Nous avons pu suspendre cette pseudo-particule, ce pinceur, sous vide. Nous avons alors découvert qu’en manipulant le pinceur, nous sélectionnions un descripteur en l’isolant de la nuée, et que nous pouvions alors le modifier directement. Mais il ne s’est encore rien passé. Nous étions tombés par hasard sur le descripteur d’identité unique qui distingue les particules les unes des autres.

— Et alors ?

— En pinçant l’identité unique, nous pouvions convertir notre pseudo-particule en n’importe quelle particule située en un endroit quelconque. La pseudo-particule proprement dite n’existe pas réellement dans la matrice. Celle-ci ne la reconnaît pas. C’est donc une autre qui assume les caractéristiques assignées par nous. Il peut s’agir d’une particule unique et éloignée, ou bien d’un ensemble de particules occupant un volume bien défini.

Cela avait presque un sens pour moi.

— Ce pinceur, cet espace analogue, devient le substitut d’un autre. Les modifications que tu lui fais subir se répercutent sur l’autre.

— Exactement. En réalité, tu comprends, il n’y a pas de particules. L’espace et le temps n’existent pas. Ce ne sont que des fragments du vieux maintenant paradigmatique. Il ne reste plus rien d’autre que les descripteurs qui interagissent avec une matrice indéfinie.

Il s’interrompit pour regarder, par-dessus mon épaule, Casares et Zenger, silhouettés derrière le paravent translucide. Chinjia et Leander étaient en train de les aider.

— Nous sommes capables d’exciter une particule lointaine d’une manière qu’elle peut interpréter comme un signal, poursuivit-il.