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— À quelle vitesse ? demandai-je.

— À la vitesse du signal, c’est-à-dire instantanément. Souviens-toi que la distance n’existe pas.

— Est-ce que tu ne violes pas un certain nombre de lois majeures ?

— Tu parles ! s’écria Charles avec enthousiasme. Changement de paradigme. Et je ne dis pas cela à la légère. Nous avons jeté la causalité par la fenêtre. Nous l’avons remplacée par un élégant numéro d’équilibrisme dans le continuum de Bell. Un vrai travail de comptable. (Il arrondit les lèvres, aspira une goulée d’air sifflante et croisa les mains sur la table dont il frappa légèrement la surface.) Voilà l’explication, conclut-il. Dans une coque de noix.

— Toute l’explication ? demandai-je.

Il y avait quelque chose qu’il ne me disait pas.

— Tout ce qui importe pour le moment. Et tout ce que tu as envie d’entendre.

— Tu veux dire tout ce que je suis capable de comprendre. Mais encore une question. Qu’est-ce que c’est que le « pincement de la destinée » ?

Il battit des paupières.

— Toi, tu as lu la lettre de Stanford, me dit-il.

— Oui.

— C’est pour cela que tu m’as envoyé ce message, il y a quelques années.

— Oui.

— Ce n’était qu’une spéculation. Gratuite et sans fondement.

— Rien d’autre ?

Il secoua la tête.

— Les recherches de ton mari avancent ?

— Très bien, répliquai-je.

— Vous avez un goût curieux pour les scientifiques, Miz Majumdar, me dit-il avec un sourire énigmatique.

Avant que j’aie pu répondre, Leander et Casares passèrent de notre côté du paravent. Ils s’assirent à côté de nous et Casares déclara :

— Nous avons terminé. Le revêtement intérieur du conteneur est marqué, comme s’il avait été gravé à chaud. Je suis convaincu. Il y a bien eu création d’énergie à la suite d’une interaction de matière miroir dans une bouteille scellée. Le docteur Zenger est convaincu aussi.

— Disons que j’accepte provisoirement votre explication, fit Zenger.

— Nous pouvons envoyer directement notre rapport à la présidente, ou bien…

— Je m’en occupe, déclarai-je.

— Avez-vous pris les dispositions de sécurité d’usage ? demanda Leander. Nous avons besoin de savoir à qui nous pouvons parler.

— Nous sommes en train de mettre les détails au point.

— Le gouvernement, c’est une affaire de détails, estima Charles.

Dans la navette qui nous ramena, j’observai longuement Charles et Chinjia, étudiant leurs mimiques, leurs regards, leurs coups d’œil dérobés en direction de Zenger, de Casares ou de moi-même. Nous survolions Solis Dorsa, passant au large d’une tempête de sable légère mais étendue. Je ressentis un frisson de malaise.

Il y avait quelque chose d’important que personne ne disait et qui restait dans l’ombre.

Les détails, ce n’était pas seulement une affaire de gouvernement.

Mon humeur s’assombrit. Moins je comprenais de choses, moins j’étais capable d’interpréter ce qui se disait, et plus Ti Sandra et moi risquions d’être vulnérables. Nous ne pouvions pas nous permettre d’être faibles. Il fallait à tout prix que nous améliorions notre compréhension afin d’anticiper au mieux les événements.

Il n’y avait pour moi qu’une seule manière d’y arriver. Je n’avais pas les dispositions innées de Charles. J’étais incapable de suivre son parcours d’intuitions. Il fallait que je ressemble un peu plus à Orianna. Charles lui-même me l’avait suggéré. C’était la chose évidente et indispensable à faire, mais mes réticences étaient encore grandes.

Il me fallait un rehaussement.

Il me fallait arriver, aussi vite que possible, au niveau de compréhension de Charles, sinon à son niveau de brillance.

Quatrième partie

2182–2183, A.M. 59

Extérieurement, la structure sociale de Mars – l’endroit où vivaient les gens, la manière dont ils s’associaient – avait très peu changé. Les plus grands bouleversements étaient réservés aux personnalités du gouvernement naissant, qui exploraient Mars en long et en large comme des oiseaux à la recherche d’un nid. Celui-ci fut trouvé et sélectionné sans cérémonie par la présidente intérimaire. Ti Sandra choisit le bassin de Schiaparelli, entre Arabia Terra et Terra Meridiani. La petite station des Mille Collines se mit à déborder d’activité. Ce serait la capitale de Mars.

Le mot était tout un programme. Il impliquait bien plus que le percement de galeries nouvelles et l’érection de dômes supplémentaires. Il ouvrait une ère de renaissance architecturale qui impressionnerait tout le Système solaire et servirait de symbole à la nouvelle République.

Toutes les familles martiennes se déclarèrent désireuses d’apporter leur concours technique et financier. La réelle difficulté était de faire un tri parmi une profusion d’enthousiasme et d’expertise.

Le corps législatif intérimaire créa une agence gouvernementale appelée Point Un, qui se vit assigner une double tâche : assurer la sécurité du bras exécutif et recueillir des renseignements pour le gouvernement dans son ensemble. Ti Sandra disait que les deux tâches devraient être finalement séparées, ou qu’une cinquième branche du gouvernement surgirait, celle des intrigues et des « coups de poignard dans le dos ». Pour le moment, cependant, tout semblait marcher sans problème.

Dans nos quartiers exigus des Mille Collines, j’eus une discussion avec Ti Sandra au sujet de la fin de notre gouvernement et de la transition vers un gouvernement élu. J’espérais continuer à travailler avec les Olympiens, tout au moins jusqu’à ce qu’un ministère de la Recherche scientifique soit créé et prenne les choses en main de manière efficace. Je fis part à Ti Sandra de mon intention d’acquérir un rehaussement. Elle était curieuse de savoir quel type de rehaussement j’allais choisir, mais je n’avais pas encore décidé. Elle me dévoila alors sa surprise.

Elle s’approcha des écrans qui remplissaient tout un mur de son bureau présidentiel. Les connexions médiatiques n’avaient été établies que la veille. Sur les écrans tout neufs, des statistiques concernant pratiquement toute la planète pouvaient être affichées instantanément. Il y avait aussi des interfaces avec tous les réseaux publics étendus. Des penseurs spécialisés effectuaient les recherches d’images et de concepts sur toutes les communications LitVids et prenaient continuellement la température de la planète. Nous espérions acheter plus tard des équipements analogues (mais moins exhaustifs) pour d’autres régions de la Triade, y compris la Terre.

La conversation dévia sur les élections à venir.

— Nous ne sommes pas si mal placées, tu sais, me dit-elle. Tu as vu les listes ?

De nombreux candidats s’étaient déclarés, mais aucun ne se détachait spécialement dans les sondages préélectoraux.

— Je les ai vues, répliquai-je.

— Si nous nous présentions, nous serions probablement en tête, fit-elle avec un profond soupir.

— Tu parles sérieusement ? demandai-je d’une voix tendue.

Elle se mit à rire et me serra dans ses bras.

— Que veux-tu qu’on fasse ? Qu’on se retranche dans une noble réserve martienne et qu’on se retire dans nos fermes pour conseiller les petits politiciens comme des chefs de gouvernement à la retraite ?

— Pour moi, c’est un bon programme.

Elle fit claquer sa langue de manière désapprobatrice.

— Tu as délimité ton territoire. Ce que tu veux, c’est conserver Charles Franklin à portée de main.