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— Pourquoi m’avez-vous menti ? lança-t-il.

— À quel sujet ? répliqua-t-elle, l’air sincèrement surprise.

— Sur tout. Et d’abord sur votre père.

— Mon père ? fit-elle, soudain laconique. Ah. Alors vous êtes au courant.

Il hocha la tête, les lèvres pincées. Et puis :

— Vous avez pris un risque, en collaborant avec Calvin. Il est très malin.

— Il a dû établir un lien, je ne sais comment, avec les données de mon compad et accéder à des fichiers confidentiels. Le salaud !

— Maintenant vous comprenez ce que je peux ressentir. Pourquoi avez-vous fait ça, Pascale ?

— D’abord, parce que je n’avais pas le choix. Je voulais vous étudier. Or la seule façon de gagner votre confiance était de prendre un nom d’emprunt. Ce n’était pas compliqué. Rares sont ceux qui savent que j’existe, et encore moins quelle tête j’ai. Ça… ça a marché, non ? Vous m’avez fait confiance. Confiance dont je n’ai pas abusé. À aucun moment.

— Est-ce la vérité ? Vous n’avez rien dit à Nils qui puisse l’aider ?

Elle parut blessée.

— Vous aviez été averti du soulèvement, vous vous souvenez ? Si quelqu’un a été trahi, dans cette histoire, c’est mon père.

Il tenta de réfuter son argument, sans être trop sûr d’en avoir envie. Peut-être disait-elle vrai.

— Et la biographie ?

— C’était l’idée de mon père.

— Une arme contre moi, pour me discréditer ?

— Il n’y a rien dedans qui ne soit la vérité vraie ; à vous de me prouver le contraire. Euh… elle est presque prête, au fait. Calvin s’est montré très coopératif. Ce sera la première œuvre d’art indigène produite sur Resurgam, vous vous rendez compte ? Depuis les Amarantins, évidemment.

— C’est bien une œuvre d’art. Allez-vous la publier sous votre vrai nom ?

— C’était le projet, depuis le début. J’espérais que vous ne l’apprendriez pas avant, bien sûr.

— Ne vous en faites pas pour ça. Ça ne changera rien à nos relations de travail, croyez-moi. Dans le fond, j’ai toujours su que c’était Nils qui était derrière tout ça.

— Ce qui vous facilite les choses, hein ? De tirer un trait sur moi comme si je comptais pour des prunes ?

— Vous avez la datation par thermoluminescence que vous m’aviez promise ?

— Oui, fit-elle en lui tendant une carte. J’ai tenu parole, docteur. Mais je crains que le peu de respect que j’avais pour vous ne soit sur le point de disparaître en fumée.

Sylveste fléchit la carte entre le pouce et l’index, et les données commencèrent à défiler. Il les regarda, incapable de s’en abstraire, tout en poursuivant la conversation avec Pascale :

— Quand votre père m’a parlé de cette biographie, il m’a dit que la femme qui devait la rédiger allait y laisser pas mal d’illusions.

Elle se leva.

— Je propose que nous remettions ça à la prochaine fois.

— Non, attendez ! fit Sylveste en la prenant par la main. Je suis désolé. Il faut que je vous parle, vous comprenez ?

Elle tiqua, comme si ce contact lui répugnait, puis elle parut se rasséréner quelque peu.

— Me parler ? De quoi ? demanda-t-elle, sur la réserve.

— De ça, fit-il en tapotant, du pouce, le relevé de datation. C’est rudement intéressant.

La navette de Volyova approchait d’un chantier de construction situé au point de Lagrange, entre Yellowstone et son satellite, Marco’s Eve. Une douzaine de gobe-lumens étaient parqués là. Khouri n’en avait jamais autant vu de toute sa vie. De petits appareils destinés aux trajets à l’intérieur du système étaient amarrés, tels des porcelets à la mamelle, autour du carrousel principal qui occupait le moyeu du chantier. Quelques gros bâtiments à bouclier de glace ou à propulsion Conjoineur étaient enchâssés dans des structures squelettiques. Il y avait aussi des vaisseaux Conjoineur : minces et noirs, comme tirés de l’espace lui-même. Mais la plupart des autres appareils décrivaient des orbites lentes et paresseuses autour du point de Lagrange. Khouri en déduisit que la façon dont les appareils étaient garés répondait à des règles de préséance complexes, définissant ceux qui devaient s’effacer devant les autres, calcul qu’un ordinateur aurait pu effectuer des jours à l’avance. Le coût du carburant nécessaire pour dévier un bâtiment de la trajectoire de collision devait être faible par rapport à la marge bénéficiaire d’une halte commerciale classique… mais la perte de prestige devait être plus difficile à amortir. Bien qu’il n’y ait jamais eu autant d’appareils en orbite au Bout du Ciel, elle avait tout de même entendu dire que des équipages s’étaient accrochés pour des histoires de parking et de droits d’usage. Les rampants considéraient généralement les Ultras comme une parcelle d’humanité homogène. C’était un préjugé sans fondement : en réalité, ils étaient aussi divisés que n’importe quelle autre espèce humaine et nourrissaient les mêmes sentiments paranoïaques les uns envers les autres.

En attendant, ils approchaient du bâtiment de Volyova.

Un appareil incroyablement élancé, comme tous les gobe-lumens. L’espace ne paraissait vide qu’à vitesse lente. Or ces appareils croisaient la plupart du temps à une vitesse proche de celle de la lumière, allure à laquelle l’espace devenait un milieu tempétueux, cyclonique, hurlant. C’est pourquoi ils étaient profilés comme des dagues : une carlingue conique, une proue effilée comme une aiguille pour mieux pénétrer le milieu interstellaire et deux moteurs Conjoineur fixés à l’arrière, sur des épars pareils à des poignées ornementées. La glace étincelante qui gainait la coque était si pure qu’on aurait dit du diamant. La navette frôla le bâtiment et, l’espace d’un instant, Khouri en appréhenda l’immensité. Elle eut l’impression de survoler une ville, et non un engin spatial. Puis un iris s’ouvrit dans la coque, révélant une soute brillamment éclairée. Volyova guida la navette à bord, à l’aide de petites impulsions sur les commandes de propulsion, et s’amarra à un berceau. Khouri entendit les grands clang ! des ombilics et des connecteurs qui se verrouillaient.

Volyova déboucla aussitôt son harnais.

— Je vous emmène à bord ? proposa-t-elle sur un ton assez sensiblement éloigné de la courtoisie à laquelle s’attendait Khouri.

Elles traversèrent la navette et se propulsèrent dans l’environnement spacieux du vaisseau. Elles étaient encore en apesanteur, mais, au bout d’une coursive, Khouri reconnut le mécanisme complexe qui marquait le raccord entre la section fixe et la centrifugeuse.

Elle commençait à se sentir nauséeuse, mais elle aurait préféré mourir plutôt que de laisser Volyova s’en apercevoir.

— Avant que nous allions plus loin, fit l’Ultra, je veux vous présenter quelqu’un.

Elle regardait par-dessus l’épaule de Khouri, en direction de la coursive par laquelle elles étaient arrivées. Khouri entendit un bruit : quelqu’un avançait à la force des poignets le long des rails qui rainuraient le passage. Il y avait quelqu’un d’autre à bord de la navette.

Et ça, ça n’allait pas du tout.

L’attitude de Volyova n’était pas celle d’une employeuse essayant d’impressionner une recrue potentielle. On aurait plutôt dit qu’elle se fichait pas mal de ce que Khouri pouvait penser, comme si c’était sans importance. Khouri tourna la tête et reconnut le Komuso qui était avec elles dans l’ascenseur. Son visage disparaissait sous le casque de rotin que portaient tous ses pareils. Il tenait son shakuhachi au creux de son bras.