Выбрать главу

— Comment ça, une complication ? hurla-t-elle. Ils m’ont enlevée, espèce de sale pute !

— Pas si fort, ma chère petite. Ils ne sont pas au courant de ma présence, et il n’y a aucune raison qu’ils l’apprennent, fit l’image entoptique avec un sourire saccadé. En réalité, je suis probablement votre meilleure amie, à l’heure actuelle. Je vous suggère de préserver notre secret. Maintenant, poursuivit-elle en feignant d’examiner ses ongles, si nous nous efforcions d’avoir une approche rationnelle du problème ? Quel était notre objectif ?

— Vous le savez bien !

— Oui. Vous deviez infiltrer cet équipage et l’accompagner vers Resurgam. Et maintenant, quelle est la situation ?

— Cette carne de Volyova n’arrête pas de m’appeler sa recrue.

— En d’autres termes, votre infiltration a réussi au-delà de toute espérance. Et où allons-nous, au juste ?

Elle se mit à arpenter nonchalamment la cabine, une main sur la hanche et se tapotant la lèvre inférieure du bout de l’index de l’autre.

— Je n’ai aucune raison de penser que nous n’allons plus vers Resurgam.

— Alors, pour l’essentiel, la mission n’est pas compromise.

Khouri l’aurait volontiers étranglée, sauf qu’elle aurait aussi bien pu étrangler un mirage.

— Il ne vous est pas venu à l’idée qu’ils pouvaient avoir des projets personnels ? Vous savez ce que Volyova a dit, juste avant qu’on ne m’assomme ? Elle a dit qu’elle me confiait le poste de tir. Que pensez-vous qu’elle entendait par là ?

— Ça explique pourquoi ils cherchaient quelqu’un qui ait eu une expérience militaire.

— Et si je ne veux pas suivre ses plans ?

La Demoiselle cessa de faire les cent pas et adopta un air sérieux prélevé dans son catalogue d’expressions.

— Je doute que ça ait la moindre importance pour elle. Ce sont des Ultras, vous comprenez. Et les Ultras ont accès à des technologies qui passent pour tabou sur les autres mondes-colonies.

— Lesquelles, par exemple ?

— Des techniques de manipulation mentale, notamment.

— Eh bien, merci de m’avoir prévenue largement à l’avance.

— Ne vous en faites pas. Je savais que c’était une possibilité et j’avais pris les précautions qui s’imposaient, répondit la Demoiselle en portant la main à sa tempe.

— Quel soulagement !

— Je vous ai greffé un implant capable de sécréter des antigènes contre leurs neuro-droggs. De plus, il diffusera dans votre subconscient des messages de renforcement subliminal qui neutraliseront toutes leurs thérapies inductives de loyauté.

— Alors pourquoi prenez-vous la peine de me raconter tout ça ?

— Parce que, ma chère petite, quand Volyova commencera le traitement, vous devrez lui laisser croire qu’il agit.

Ils descendirent dans une cage d’ascenseur de dix mètres de côté, gainée de diamant. La descente ne prit que quelques minutes, puis la pression atmosphérique et la température ambiante se stabilisèrent à des niveaux voisins de ceux de la surface. Dans le puits étaient ménagés, par endroits, des renfoncements qui devaient permettre à deux cabines de se croiser avant de poursuivre leur trajet, et servaient de local de rangement, voire de point de départ pour certaines opérations. Le diamant était mis en œuvre par des cyborgs qui l’extrudaient en filaments mono-atomiques avec leurs filières. Les filaments étaient ensuite positionnés par des machines moléculaires de la taille d’une protéine. Sylveste regarda, à travers le plafond vitré, le puits légèrement translucide qui semblait monter jusqu’à l’infini.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous aviez trouvé ça ? demanda-t-il. Vous devez être ici depuis des mois, au moins.

— Disons que ton intervention n’était pas capitale, répondit Girardieau. Enfin, jusqu’à présent.

Arrivés en bas, ils suivirent une galerie aux parois plaquées d’argent, plus propre et mieux aérée que celle qu’ils avaient empruntée à la surface. Les baies vitrées ménagées sur toute la longueur donnaient sur une caverne d’une immensité stupéfiante, équipée de structures géodésiques et de ponts roulants. Sylveste n’avait pas fait dix pas dans la galerie qu’il en avait déjà pris, traité et agrandi une série d’images avec ses yeux. Ce dont il remercia intérieurement Calvin. De mauvaise grâce.

Son cœur cognait contre ses côtes, et il y avait de quoi.

Ils franchirent des portes blindées, rehaussées d’entoptiques de sécurité : des serpents grouillants qui semblèrent siffler et cracher dans leur direction. Ils pénétrèrent dans une antichambre au bout de laquelle s’ouvraient deux autres portes, gardées par des miliciens. Girardieau leur fit signe de s’écarter et se tourna vers Sylveste. Avec ses yeux ronds dans son faciès de pékinois, il évoquait à cet instant un diable d’estampe japonaise sur le point de cracher le feu.

— Maintenant, fit Girardieau, c’est le moment où soit tu demandes à être remboursé, soit tu admires dans un silence abasourdi.

— Impressionne-moi, fit Sylveste avec toute la froide nonchalance dont il était capable, malgré sa fébrilité et son cœur qui battait la chamade.

Girardieau ouvrit les portes du fond. Ils entrèrent dans une pièce moitié moins grande que le monte-charge, et vide, en dehors d’une rangée de scriptos rudimentaires encastrés dans le mur. Un casque et un micro d’ambiance étaient posés sur l’un d’eux, à côté d’un compad dont l’écran affichait des schémas techniques. Les murs s’écartaient vers le haut, la voûte étant plus vaste que le sol. Ce phénomène, ajouté aux énormes baies vitrées ouvertes dans trois des parois, donna à Sylveste l’impression qu’il était dans la nacelle d’un dirigeable, et qu’il voguait sur un océan inexploré, sous un ciel nocturne sans étoiles.

Girardieau éteignit la lumière, afin qu’ils voient ce qu’il y avait derrière la vitre.

Des projecteurs accrochés à la voûte éclairaient l’objet amarantin qui se trouvait en dessous. D’une paroi presque lisse de la caverne émergeait une demi-sphère d’un noir absolu, entourée d’échafaudages et de palans. Des masses rocailleuses de magma durci y adhéraient encore, mais, aux endroits où le magma avait été ôté, la chose était aussi lisse et noire que de l’obsidienne. C’était une sphère dont la moitié au moins était encore prisonnière de sa gangue, et qui devait bien faire quatre cents mètres de diamètre.

— Tu vois qui a pu faire ça ? murmura enfin Girardieau. Ça date d’avant le langage humain, mais ma putain d’alliance est plus rayée que ça.

Girardieau mena le groupe vers la cage d’ascenseur pour une courte descente finale vers le théâtre des opérations : le fond de l’excavation. La descente ne dura pas trente secondes, mais elle fit à Sylveste l’impression d’une odyssée homérique, d’une lenteur affolante. Pour lui, cet objet était sa trouvaille, il lui appartenait ; il l’avait mérité, comme s’il l’avait déterré de ses mains, s’arrachant les ongles dessus. Il les dominait maintenant de toute sa masse, sa surface incurvée, où la roche adhérait encore par endroits, se projetant dans le vide, au-dessus d’eux. Une encoche, une rainure oblique, semblait en faire le tour. De là où il se trouvait, ça paraissait n’être qu’une étroite faille, d’un mètre de large environ, et probablement aussi profonde.

Girardieau les conduisit vers l’une des casemates qui servaient de cale à l’objet : une structure de béton divisée en plusieurs niveaux, eux-mêmes cloisonnés en salles et bureaux. À l’intérieur, ils prirent un autre ascenseur qui sortait du bâtiment et montait dans le réseau d’échafaudages érigé au-dessus. Sylveste éprouvait, au creux de l’estomac, des torsions conflictuelles provoquées par la claustrophobie et l’agoraphobie. Il se sentait cerné par les impensables mégatonnes de roche entassées sur des centaines de mètres d’épaisseur au-dessus de sa tête, et en même temps pris de vertige alors que l’ascenseur les emmenait à une hauteur vertigineuse dans la structure aérienne fixée à la paroi de l’objet.