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Ils poursuivirent leur avancée dans la pénombre. Peu à peu leur respiration cessa de se répercuter sur les parois. L’espace jusqu’alors exigu s’élargit. Le seul bruit audible provenait du ronronnement des pompes à air, non loin de là.

— Cramponnez-vous, annonça Girardieau. Nous y sommes.

Sylveste se prépara à l’inévitable désorientation provoquée par le retour à la lumière. Pour une fois, il se moquait pas mal des discours théâtraux de Girardieau. Il en retirait même, dans une certaine mesure, le plaisir de la découverte par procuration. Évidemment, il était seul à comprendre ce sentiment pour ce qu’il était. Mais il décida de ne pas rechigner pour le moment. Ç’aurait été mal venu. Après tout, ils ne sauraient jamais quel effet faisait la vraie découverte. Pour un peu, il aurait eu pitié d’eux, si ce n’est qu’en ce moment la vision révélée dans la lumière le privait de toute pensée cohérente.

C’était une cité non humaine.

6

En route pour Delta Pavonis, 2546

— Je veux croire, commença Volyova, que vous faites partie de ces personnes généralement rationnelles qui se targuent de ne pas croire aux fantômes.

Khouri la regarda en fronçant légèrement les sourcils. Volyova savait depuis le début qu’elle n’était pas idiote, mais il était tout de même intéressant d’observer sa réaction à la question.

— Des fantômes, triumvira ? Allons, ce n’est pas sérieux !

— Il y a une chose que vous découvrirez très vite à mon sujet, rétorqua Volyova, et c’est que je suis dans l’ensemble quelqu’un de très sérieux.

Elle lui indiqua la porte devant laquelle elles étaient arrivées, une lourde porte, presque invisible dans la paroi rouillée du navire. Un dessin d’araignée stylisé était visible sous les couches de crasse et de corrosion.

— Allez-y, je vous suis.

Khouri obtempéra sans hésitation. Volyova s’en réjouit. Depuis trois semaines – depuis son enlèvement, ou son recrutement, pour employer un euphémisme –, Volyova lui avait administré un régime complet de thérapies de loyauté. Le traitement était presque achevé. Il n’y manquait plus que les doses retard, dont l’effet se prolongerait indéfiniment. La fidélité serait bientôt si fortement ancrée en elle qu’elle transcenderait la simple obéissance et deviendrait une compulsion motrice, un principe de base auquel elle ne pourrait pas plus résister qu’on ne peut s’empêcher de respirer. Placée dans une situation extrême, dont Volyova espérait qu’elle ne se présenterait jamais, non seulement Khouri ferait les quatre volontés de l’équipage, mais encore elle lui serait reconnaissante de lui en donner l’occasion. Volyova allait attendre un peu pour pousser sa programmation aussi loin. Après l’expérience pour le moins ratée avec Nagorny, elle n’était pas pressée de se fabriquer un nouveau cobaye inapte à discuter ses ordres. Il ne lui déplaisait pas que Khouri reste capable d’un minimum de réticences.

Comme prévu, Volyova suivit Khouri qui s’était arrêtée après avoir franchi la porte, en constatant qu’elle ne pouvait pas aller plus loin.

Volyova referma le grand iris de fer derrière elles.

— Où sommes-nous, triumvira ?

— Dans mon petit antre personnel, répondit Volyova.

Elle prononça quelques mots dans son bracelet, faisant jaillir une lumière atténuée. C’était une pièce en forme de torpille, une grosse torpille renflée, deux fois plus longue que large, aménagée avec une rangée de quatre fauteuils luxueusement capitonnés de rouge. Il y avait la place pour deux autres sièges à l’arrière, mais on n’en voyait que les points d’ancrage. À l’endroit où elles n’étaient pas tendues de velours, les parois incurvées, rainurées de laiton, étaient d’un noir brillant, comme si elles étaient faites d’obsidienne ou de marbre noir. Une console d’ébène, noire aussi, était fixée au bras du siège de devant, dans lequel Volyova avait pris place. Elle déploya la console et refit connaissance avec les cadrans, les manettes de cuivre ou de laiton et les inscriptions élaborées, encadrées d’arabesques en marqueterie de différentes espèces de bois et d’ivoire. Elle n’avait guère besoin de se familiariser avec les commandes, puisqu’elle se rendait assez régulièrement dans la chambre-araignée, mais elle aimait le plaisir que lui procurait le contact de ses doigts sur la tablette.

— Je vous suggère de vous asseoir, dit-elle. Ça va secouer.

Khouri s’assit docilement à côté de Volyova qui actionna un certain nombre de poignées d’ivoire, ramenant la vie dans les circuits de la chambre-araignée. Les cadrans se mirent à briller d’une lueur rosée et leurs aiguilles s’animèrent. Volyova observa avec un certain plaisir sadique la désorientation de Khouri. Elle n’avait manifestement aucune idée de l’endroit où elle se trouvait, et de ce qui était sur le point d’arriver. Il y eut des claquements et un soudain glissement, comme si la chambre était une chaloupe de sauvetage qui se serait libérée du vaisseau-mère.

— On bouge, diagnostiqua Khouri. Qu’est-ce que c’est ? Une espèce d’ascenseur de luxe réservé au Triumvirat ?

— Rien de si décadent. Nous sommes dans un ancien puits qui mène vers l’extérieur de la coque.

— Vous avez besoin d’une pièce rien que pour vous emmener vers la coque ?

Une partie du mépris distant de Khouri pour les raffinements de la vie des Ultras refaisait surface. Volyova s’en réjouit perversement. Allons, la thérapie de loyauté n’avait pas annihilé la personnalité de sa recrue ; elle l’avait seulement redirigée.

— Nous ne nous contentons pas d’aller vers la coque, dit Volyova. Si ce n’était que cela, nous aurions pu y aller à pied.

Le déplacement se faisait en douceur, malgré les bruits de quincaillerie occasionnels, au passage des sas et des systèmes de traction. Les parois de la gaine demeuraient d’un noir d’encre, mais Volyova savait que cela allait bientôt changer. En attendant, elle observait Khouri en s’interrogeant : avait-elle peur, ou était-elle simplement intriguée ? Si elle avait le moindre bon sens, elle aurait réalisé, à présent, que Volyova lui avait consacré trop de temps pour la tuer gratuitement. D’un autre côté, l’expérience militaire qu’elle avait acquise au Bout du Ciel avait dû lui apprendre à ne jamais rien considérer comme acquis.

Son aspect avait considérablement changé depuis qu’elle avait été recrutée, et le traitement n’y était pour rien. Elle avait toujours eu les cheveux très courts, mais elle avait maintenant la tête rasée. En regardant de très près, on distinguait le duvet de pêche de la repousse. Son crâne était strié de fines cicatrices saumon : les traces des incisions que Volyova lui avait faites pour mettre en place les implants qui étaient auparavant dans la tête de Boris Nagorny.

Elle lui avait fait subir d’autres opérations, d’ailleurs. Le corps de Khouri était criblé d’éclats d’obus, datant du temps où elle était dans l’armée, et couturé de cicatrices anciennes, presque invisibles, provoquées par des impacts de projectiles ou des rayons offensifs. Certains éclats d’obus avaient apparemment pénétré trop profondément pour que les médicos du Bout du Ciel les enlèvent. Dans l’ensemble, elle ne risquait pas grand-chose, car il s’agissait de composants biologiquement inertes situés loin des organes vitaux. Mais les médicos avaient travaillé comme des cochons. Juste sous la peau, Volyova trouva quelques éclats qu’ils auraient vraiment dû enlever. Ce qu’elle avait fait, du coup, les examinant l’un après l’autre avant de les archiver dans son labo. Aucun ne lui aurait posé de problème, à par un éclat métallique ; les composés non métalliques ne pouvaient interférer avec les champs d’induction sensitifs de l’interface avec les systèmes du poste de tir. Elle les répertoria et les archiva quand même. Elle considéra l’éclat de métal en fronçant les sourcils, maudit ces satanés bouchers et le rangea avec les autres.