Il se révéla que ce n’était pas le cas.
— Oh, à propos, je voulais vous demander… fit Volyova d’un petit ton anodin. Les mots « Voleur de Soleil » vous disent-ils quelque chose, maintenant ?
— Non, répondit Khouri. Pourquoi, ils devraient ?
— Non, non. C’était juste une question, comme ça. Ce serait trop long à vous expliquer. Ne vous en faites pas pour si peu.
Elle avait l’air à peu près aussi convaincante qu’une diseuse de bonne aventure de la Mouise.
— Non, répondit Khouri. Je ne m’en fais pas, non… Mais… pourquoi avez-vous dit « maintenant » ?
Volyova se maudit intérieurement : et si elle avait vendu la mèche ? Enfin, peut-être pas. Elle avait posé la question d’un ton aussi détaché que possible, et rien dans l’attitude de Khouri ne suggérait qu’elle l’avait prise pour autre chose qu’une question anodine. Et pourtant… ce n’était vraiment pas le moment de commencer à faire des erreurs.
— J’ai dit ça ? releva-t-elle d’une voix qu’elle espérait à la fois surprise et indifférente. Un simple lapsus. Vous voyez cette tache, là ? enchaîna-t-elle rapidement, pour changer de sujet. Le petit point rouge ?
Leur vue s’était à présent adaptée à l’obscure clarté de l’espace interstellaire, que le rayonnement bleu du panache recraché par les moteurs ne réussissait pas à oblitérer, et quelques étoiles étaient visibles.
— C’est le soleil de Yellowstone ?
— Epsilon Eridani, oui. Nous sommes à trois semaines du système. D’ici peu, vous auriez eu du mal à le voir. Nous ne nous déplaçons pas encore à une vitesse relativiste ; nous ne sommes qu’à un faible pourcentage de la vitesse de la lumière, mais nous accélérons constamment. Les étoiles visibles vont bientôt commencer à bouger, les constellations à se déformer, jusqu’à ce que toutes les étoiles du ciel soient regroupées devant et derrière nous. Ce sera comme si nous étions au milieu d’un tunnel par les deux bouts duquel la lumière entrerait. Les étoiles vont aussi changer de couleur. Ce n’est pas simple, dans la mesure où les teintes finales dépendent du spectre de chaque étoile, de l’énergie qu’elle émet aux différents niveaux, y compris dans l’infrarouge et dans l’ultraviolet. Mais les étoiles qui se trouvent devant nous auront tendance à glisser vers le bleu, et celles qui sont derrière à se déplacer vers le rouge.
— Ça doit être très joli, répondit Khouri, gâchant un peu le moment. Mais… les fantômes ? Quand les verrons-nous ?
Volyova eut un sourire.
— J’allais les oublier. C’aurait été vraiment dommage.
Elle prononça quelques paroles dans son bracelet, tout bas, afin que Khouri n’entende pas ce qu’elle ordonnait au vaisseau.
Les voix des damnés emplirent la pièce.
— Les fantômes, annonça Volyova.
Sylveste planait, désincarné, au-dessus de la cité enfouie.
Les parois, autour de lui, étaient gravées sur toute leur surface par l’équivalent de dix mille volumes imprimés de textes amarantins.
Les inscriptions faisaient à peine quelques millimètres de haut, et Sylveste flottait à plusieurs centaines de mètres de la paroi, mais il n’avait qu’à se concentrer sur n’importe quelle partie pour que les mots deviennent parfaitement clairs. Son processus de pensée semi-intuitif, rapide, traitait le texte, le transformait en quelque chose qui se rapprochait du canasien, pendant que les algorithmes de traduction faisaient de même en parallèle. Il arrivait généralement à la même conclusion que le programme, auquel échappait parfois une subtilité cruciale, liée au contexte.
En même temps, à Cuvier, il couvrait des pages et des pages de bloc de son écriture rapide, cursive. En ce moment, il préférait le papier et le stylo plutôt que les systèmes de traitement de texte modernes. Les médias digitaux étaient trop susceptibles de manipulation par ses ennemis. Au moins, si ses notes disparaissaient, elles seraient à jamais perdues, et elles ne risqueraient pas de revenir le hanter sous une forme dévoyée, pliées à l’idéologie d’un autre.
Il finit de traduire une section particulière et arriva à un glyphe en forme d’aile repliée, qui marquait la fin d’une séquence. Il s’écarta du précipice textuel vertigineux qu’était la paroi.
Il glissa un buvard dans le bloc, le ferma, le glissa, au jugé, sur une étagère d’où il retira le bloc suivant. Il l’ouvrit à la page marquée par le buvard qu’il y avait lui-même placé, passa ses doigts sur la page jusqu’à ce qu’il sente disparaître la rugosité de l’encre. Il positionna le bloc parallèlement au bureau et pointa le stylo au début de la première ligne vierge.
— Tu travailles trop, fit Pascale.
Il ne l’avait pas entendue entrer. Il devait maintenant la visualiser, debout à son côté – ou assise, selon le cas.
— Je pense que je tiens quelque chose, dit Sylveste.
— Tu t’arraches toujours les cheveux sur ces vieilles inscriptions ?
— L’un de nous deux craquera bien le premier. (Il reporta son point de vue désincarné du mur vers le centre de la cité prisonnière.) Quand même, je ne pensais pas que ça prendrait aussi longtemps.
— Moi non plus.
Il comprenait ce qu’elle voulait dire. Dix-huit mois avaient passé depuis que Nils Girardieau lui avait montré la cité enfouie ; un an depuis qu’ils avaient envisagé de se marier, et repoussé la date jusqu’au moment où il aurait bien avancé sa traduction. Il avait fait de gros progrès, et ça lui faisait peur. Il n’avait plus de prétexte pour repousser la noce, et elle le savait aussi bien que lui.
Pourquoi était-ce un si gros problème ? Mais peut-être n’en était-ce un que parce qu’il décidait de le considérer comme tel ?
— Je te vois froncer les sourcils, reprit Pascale. Une inscription qui te donne du fil à retordre ?
— Non, répondit Sylveste. Ça ne me pose plus de difficulté.
C’était la vérité. Il se fondait dans les flux bimodaux de l’écriture amarantine comme si c’était une seconde nature pour lui ; il plongeait dans leur intégralité induite comme un cartographe étudiant une image stéréographique.
— Laisse-moi voir.
Il l’entendit se déplacer dans la pièce et ordonner au scripto d’ouvrir un canal parallèle pour son sensorium personnel. La console – et, en réalité, l’accès de Sylveste à toutes les données modélisées de la cité – était arrivée peu après cette première visite. Pour une fois, l’idée ne venait pas de Girardieau, mais de Pascale. Le succès de Descente dans les ténèbres, la biographie qui venait de paraître, et l’annonce de leur mariage avaient accru l’emprise de Pascale sur son père, et Sylveste n’avait pas eu la bêtise de discuter quand elle lui avait proposé – au sens propre du terme – les clés de la ville.