Le mariage était devenu le sujet de conversation préféré de la colonie. La plupart des commentaires qui revenaient aux oreilles de Sylveste portaient sur ses motifs, qui auraient été purement politiques. Il n’aurait fait la cour à Pascale que pour se rapprocher du pouvoir en l’épousant. Pour parler cyniquement, le mariage n’était qu’un moyen, la fin étant une expédition coloniale vers Cerbère-Hadès. Peut-être, pendant un infime instant – cette pensée l’avait effleuré –, peut-être son subconscient n’avait-il forgé son amour pour Pascale que dans ce but. Peut-être cette explication comportait-elle un fond de vérité. Il lui était heureusement impossible de statuer sur la question. Il avait l’impression de l’aimer – ce qui, de son point de vue, était la même chose que l’aimer vraiment –, mais il n’était pas aveugle aux avantages que lui apporterait ce mariage. Il s’était remis à publier ; de modestes articles basés sur de minuscules parties du texte amarantin déjà traduit et co-signés avec Pascale. Girardieau lui-même reconnaissait les avoir aidés dans leur travail. Le Sylveste d’il y avait quinze ans en aurait été consterné, mais à présent il avait du mal à se dégoûter vraiment. Tout ce qui comptait, c’était la cité, et l’étape qu’elle constituait vers la compréhension de l’Événement.
— Je suis là, dit Pascale, un ton plus bas, mais tout aussi désincarnée que Sylveste. Nous voyons la même chose ?
— Que vois-tu ?
— La flèche ; le temple ou je ne sais comment tu l’appelles.
— C’est bien ça.
Le temple était au centre géométrique de la cité, à l’échelle un quart. Il avait la forme du tiers supérieur d’un œuf. Le haut formait une pointe qui montait vers la voûte de la caverne. Les constructions environnantes évoquaient des nids d’oiseaux tisserins ; peut-être l’expression d’un impératif de l’évolution depuis longtemps oublié. Elles étaient serrées les unes contre les autres comme autant d’oraisons contrefaites, devant la vaste tour centrale qui s’élevait au-dessus du temple.
— Il y a quelque chose qui t’ennuie ?
Il l’enviait. Pascale avait visité la cité réelle des douzaines de fois. Elle était même allée dans la tour, gravissant à pied le boyau spiralé qui montait sur toute la hauteur.
— La silhouette, en haut de la tour. Elle ne colle pas avec le reste.
Ça paraissait être une petite figurine délicatement sculptée, par rapport au reste de la cité, mais elle faisait bien dix ou quinze mètres de hauteur, comme les statues égyptiennes de la Vallée des Rois. La cité enfouie était construite à l’échelle un quart à peu près, d’après les données des autres chantiers de fouilles. Grandeur nature, l’effigie originale de la tour devait faire au moins quarante mètres de haut. Mais si cette cité avait été construite en surface, elle n’aurait probablement pas survécu au déluge de feu de l’Événement, sans parler des neuf cent quatre-vingt-dix mille années consécutives, avec leur succession de glaciations, d’impacts de météorites et de déplacements tectoniques.
— Comment ça, elle ne colle pas ?
— Elle n’est pas amarantine. Ou, du moins, elle n’a rien à voir avec ce que je connais des Amarantins.
— Ça pourrait être une sorte de divinité, non ?
— Peut-être. Mais je ne comprends pas pourquoi ils lui ont mis des ailes.
— Ah. Et ça pose problème ?
— Fais le tour des parois de la cité si tu ne me crois pas.
— Tu ferais mieux de m’y emmener. Dan.
Leurs points de vue jumeaux descendirent paresseusement de la tour selon deux lignes incurvées parallèles.
Volyova observa l’effet que les voix avaient sur Khouri, sûre que la cuirasse d’assurance de la jeune femme masquait un soupçon de doute, la vague crainte qu’il s’agissait peut-être, après tout, de vrais fantômes, dont Volyova aurait trouvé le moyen de syntoniser les émissions spectrales.
Les fantômes poussaient de longs hurlements gémissants, caverneux, si bas qu’on les sentait plus qu’on ne les entendait. Ils rappelaient le plus terrifiant des vents d’hiver qui se puisse imaginer. C’était le bruit qu’aurait pu faire un ouragan qui aurait soufflé à travers des milliers de kilomètres de cavernes. Il était clair que ce n’était pas un phénomène naturel, ce n’était pas un vent de particules filant le long des flancs du bâtiment, traduit en sons. Pas même les fluctuations des réactions délicatement équilibrées des moteurs. Il y avait des âmes dans ces hurlements fantomatiques ; des voix qui appelaient du bout de la nuit. Ce gémissement, bien qu’aucun mot ne soit discernable, n’en conservait pas moins la structure inimitable du lange humain.
— Qu’en pensez-vous ? demanda Volyova.
— Ce sont des voix, hein ? Des voix humaines. Mais elles ont l’air… si tristes, épuisées… Hé, reprit-elle en tendant l’oreille, on a l’impression de saisir un mot, par-ci, par-là…
— Vous savez ce que c’est, évidemment, fit Volyova en réduisant le volume sonore au niveau d’un chorus assourdi, infiniment douloureux. Ce sont des gens comme vous et moi, les membres d’autres équipages qui se parlent par-delà le vide.
— Mais pourquoi… ? commença Khouri, qui ajouta presque aussitôt : Ça y est ! je crois que j’ai compris. Ils vont plus vite que nous, c’est ça ? Beaucoup plus vite. Leurs voix ont l’air ralenties parce qu’elles le sont réellement. Les aiguilles de l’horloge tournent plus lentement à bord des bâtiments qui approchent de la vitesse de la lumière.
Volyova hocha la tête, un tout petit peu déçue que Khouri ait compris si vite.
— La dilatation du temps. Évidemment, certains de ces appareils viennent vers nous, et le glissement vers le bleu de l’effet doppler atténue l’effet, mais le facteur allongeant l’emporte généralement… (Elle s’interrompit en se disant que ce n’était pas le moment de gratifier Khouri d’un laïus sur les subtilités des communications relativistes.) D’habitude, évidemment, reprit-elle avec un haussement d’épaules, le Spleen corrige tout ça. Le doppler, les distorsions liées à l’étirement sont supprimés, et le résultat est traduit en un échange parfaitement intelligible.
— Je voudrais bien voir ça.
— Bah, ça n’en vaut pas la peine. C’est toujours la même chose : des histoires insignifiantes, des discussions techniques, les éternelles rodomontades des commerciaux. Et encore, c’est la partie intéressante du spectre. À l’autre bout, côté rasoir, il y a des conversations paranoïaques et des délires de malades qui profitent des ténèbres pour mettre leur âme à nu. La plupart du temps, ce ne sont que deux vaisseaux qui se serrent la main en passant dans la nuit, échangeant de banales plaisanteries. En réalité, il n’y a pratiquement jamais d’interaction, puisque la lumière met rarement moins de quelques mois à aller d’un bâtiment à l’autre. De toute façon, la moitié du temps, les voix ne sont que des messages préenregistrés, l’équipage étant généralement en cryosomnie.
— Du pur bavardage humain, en d’autres termes.
— Oui. Nous l’emmenons avec nous, où que nous allions.
Volyova s’appuya à son dossier et ordonna au système audio de monter le volume des voix chagrinées, étirées par le temps. Ce signe de présence humaine aurait dû faire paraître moins lointaines, moins froides, les étoiles, mais il parvenait au résultat exactement opposé, tout comme les histoires de fantômes qu’on se raconte autour d’un feu de camp ne réussissent qu’à magnifier les ténèbres au-delà des étoiles. Pendant un instant, un instant qu’elle savoura intensément, quoi que Khouri puisse en penser, elle se plut à croire que l’espace interstellaire au-delà de la paroi de verre était vraiment hanté.