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— Oui, répondit la Demoiselle d’un ton un peu hésitant. Les limiers étaient une erreur. Je me suis emballée. J’aurais dû me rendre compte que le Voleur de Soleil…

— Le Voleur de Soleil ?

— C’est le nom qu’il se donne. Le passager clandestin, je veux dire.

Ce n’était pas bon. Comment connaissait-elle le nom de la chose ? Fugitivement, Khouri se rappela que Volyova lui avait demandé, une fois, si ce nom lui disait quelque chose. Mais il y avait autre chose derrière tout ça. C’était comme si elle avait entendu ce nom dans ses rêves, il y avait déjà un certain temps, maintenant. Khouri s’apprêtait à répondre lorsque la Demoiselle reprit la parole :

— Il a profité des limiers pour s’échapper, Khouri. Au moins en partie. Et cette partie les a utilisés pour s’introduire dans votre tête.

Sylveste n’avait pas de moyen fiable de mesurer le passage du temps dans sa nouvelle prison. Tout ce dont il était encore certain, c’était que bien des jours avaient passé depuis sa capture ; il pensait qu’il avait été drogué, plongé de force dans un sommeil comateux, sans rêves. Et quand il rêvait, ce qui était rare, il voyait des choses, mais ses rêves tournaient toujours autour de sa cécité imminente et du caractère précieux de sa maigre vision résiduelle. Lorsqu’il se réveillait, il ne voyait que du gris, mais au bout d’un certain temps – des jours, pensait-il – la grisaille avait perdu sa structure géométrique. Le schéma avait été imposé à son cerveau depuis trop longtemps. Il ne faisait plus que la filtrer. Ce qui en restait était un néant incolore, même plus gris, juste une aveuglante absence de couleur.

Il se demanda ce qu’il ratait. Peut-être son environnement était-il tellement terne et Spartiate que son esprit aurait, tôt ou tard, joué le même rôle de filtre, même s’il avait conservé la vue. Il ne sentait que la roche environnante, terne et sans écho ; des tonnes de roche, peut-être. Il pensait constamment à Pascale, mais il avait de plus en plus de mal, au fur et à mesure que les jours passaient, à garder son image en mémoire. Le gris semblait imprégner tous ses souvenirs, les recouvrir comme du béton. Et puis un jour, alors qu’il venait de finir de manger, la porte de la cellule s’ouvrit, et deux voix se firent entendre.

La première était la voix coassante de Gillian Sluka.

— Tâchez de faire quelque chose pour lui, dit-elle. Mais ne poussez pas.

— Il faudrait l’endormir le temps de l’opération, répondit l’autre voix, une voix mâle, graillonnante.

Sylveste reconnut son haleine qui sentait le chou.

— Il faudrait, mais vous ne le ferez pas, reprit la voix féminine, qui ajouta, après une hésitation : Je ne vous demande pas de faire des miracles, Falkender. Je veux juste que ce salaud me voie.

— Accordez-moi quelques heures, répondit le dénommé Falkender. (Il y eut un bruit, comme s’il posait quelque chose sur la table aux angles écornés de la cellule.) Je ferai de mon mieux, dit-il dans un marmonnement presque inaudible. D’après ce que je sais, ces yeux n’avaient rien de spécial avant que vous le fassiez aveugler.

— Une heure, dit-elle en claquant la porte derrière elle.

Sylveste, qui vivait dans le silence depuis sa capture, eut l’impression que la secousse lui ébranlait le cerveau. Il avait trop longtemps essayé de capter le moindre bruit, comme s’il espérait y glaner un indice du sort qui l’attendait. Au fil du temps, le silence l’avait sensibilisé.

Il sentit que Falkender se rapprochait de lui.

— C’est un plaisir de m’occuper de vous, docteur Sylveste, dit-il d’un ton un peu méfiant. J’ai bon espoir d’arriver à réparer, avec le temps, l’essentiel des dégâts qu’elle vous a causés.

— Elle vous a donné une heure, lui rappela Sylveste. (Sa propre voix lui parut étrangère : il y avait trop longtemps qu’il n’avait émis que des paroles incohérentes, marmonnées dans son sommeil.) Que pouvez-vous bien faire en une heure ?

Il entendit l’homme fourrager dans ses instruments.

— Au moins, améliorer les choses pour vous, fit-il en ponctuant sa remarque de bruits de glotte. Évidemment, je pourrai en faire davantage si vous ne bougez pas. Mais je ne peux pas vous promettre que ce sera agréable pour vous.

— Je suis sûr que vous ferez de votre mieux.

Les doigts de l’homme lui palpèrent légèrement les yeux.

— J’ai toujours admiré votre père, vous savez. (Autre bruit de glotte, qui rappela à Sylveste les volatiles de Jannequin.) On sait bien que c’est lui qui vous a fabriqué ces yeux.

— Sa simulation bêta, corrigea Sylveste.

— Bien sûr, bien sûr.

Il imagina Falkender en train d’écarter, d’un geste, cette distinction vaporeuse.

— Et pas sa simu alpha, non plus – tout le monde sait qu’elle a disparu il y a des années.

— Je l’ai vendue aux Mystifs, répondit platement Sylveste.

La vérité, qu’il avait tue pendant des années, venait de jaillir de sa bouche comme un petit pépiement aigre.

Falkender fit un drôle de bruit de gorge que Sylveste finit par assimiler à un rire.

— Bien sûr, bien sûr. Vous savez, je m’étonne que personne ne vous en ait jamais accusé. Enfin, c’est le cynisme humain.

Un bourdonnement aigu se fit entendre, suivi par une vibration éprouvante pour les nerfs.

— Je crains que vous ne deviez renoncer à la perception des couleurs, annonça Falkender. Je ne pourrai guère faire mieux qu’une vision monochrome.

Khouri aurait voulu souffler un moment, prendre un peu de temps pour mettre de l’ordre dans ses idées, pour écouter en silence la respiration de la présence invasive dans sa tête. Mais la Demoiselle parlait toujours.

— Je crois que le Voleur de Soleil a déjà tenté ça une fois, dit-elle. Je fais allusion à votre prédécesseur, évidemment.

— Vous voulez dire que le passager clandestin aurait essayé de s’introduire dans la tête de Nagorny ?

— Exactement. Sauf que dans le cas de Nagorny, il n’y avait pas de limiers pour lui faire faire un bout de chemin. Le Voleur de Soleil a dû se rabattre sur un moyen plus brutal.

Khouri réfléchit à ce que Volyova lui avait raconté.

— Assez brutal pour rendre Nagorny fou ?

— De toute évidence, confirma sa compagne en hochant la tête. Et peut-être le Voleur de Soleil a-t-il seulement tenté de lui imposer sa volonté. Comme il ne pouvait quitter le poste de tir, il s’est contenté d’essayer de faire de Nagorny son jouet. Peut-être grâce à une suggestion subconsciente, pendant qu’il était au poste de tir.

— Et qu’est-ce qui m’attend au juste ? C’est grave ?

— Vous ne risquez pas grand-chose pour le moment. Il n’y avait que quelques limiers ; pas assez pour qu’il puisse faire beaucoup de dégâts.

— Et que leur est-il arrivé ? Aux limiers, je veux dire ?

— Je les ai décryptés, évidemment. J’ai déchiffré leurs messages. Mais ce faisant, je me suis ouverte à lui. Au Voleur de Soleil. Les limiers avaient dû le limiter, parce que son attaque sur moi n’a pas été subtile. Heureusement, parce que, sans ça, j’aurais pu ne pas déployer mes défenses à temps. Je n’ai pas eu trop de mal à reprendre le dessus, mais je n’avais affaire qu’à une petite partie de lui, bien sûr.

— Alors, tout va bien ?

— Pas tout à fait. Je l’ai chassé – mais seulement de l’implant dans lequel je réside. L’ennui, c’est que mes défenses ne s’étendent pas à vos autres implants, et notamment pas à ceux de Volyova.

— Il est encore dans ma tête ?

— Il n’aurait peut-être même pas eu besoin des limiers pour y entrer, reprit la Demoiselle. Il aurait pu s’introduire dans les implants de Volyova la première fois qu’elle vous a fait asseoir au poste de tir. Mais il a dû trouver les limiers plus commodes. S’il n’avait pas essayé de m’envahir avec eux, j’aurais pu ne pas sentir sa présence dans vos autres implants.