Falkender leur emboîta le pas.
— Attention. Il peut y avoir des problèmes de perception…
Sylveste l’entendait, mais ses paroles n’avaient aucun sens pour lui. Il savait où il était, et cette prise de conscience était trop bouleversante pour lui. Il était de retour chez lui, après plus de vingt ans d’exil.
Sa prison était Mantell, un endroit qu’il n’avait pas revu et auquel il n’avait pour ainsi dire jamais repensé depuis le soulèvement.
10
Volyova était assise, toute seule, sur la passerelle, sous l’énorme coupole hémisphérique qui fournissait une vision holographique du système de Resurgam. Son siège, ainsi que tous ceux qui l’entouraient – mais les autres étaient vides –, était monté sur un long bras télescopique articulé dans les trois dimensions, si bien qu’elle pouvait l’orienter vers à peu près n’importe quel point du planétaire. Qu’elle contemplait depuis des heures, le menton dans la main, comme un enfant fasciné par un jouet étincelant.
Delta Pavonis était une particule d’un rouge chaud, ambré, autour de laquelle orbitaient onze planètes majeures et des traînées composées de débris d’astéroïdes et de comètes. Le planétaire était entouré d’un halo diffus : une ceinture de Kuiper constituée d’échardes glacées. L’ensemble du système était légèrement asymétrique, à cause de la sombre jumelle de Pavonis qu’était l’étoile neutronique. L’image était une simulation plutôt qu’un agrandissement de ce qui se trouvait devant eux. Les capteurs du vaisseau étaient assez sensibles pour glaner des données à cette distance, mais l’image était déformée par les effets relativistes et – plus grave – représentait le système tel qu’il était des années auparavant, de sorte que la situation relative des planètes n’avait que peu de rapport avec leur position actuelle. Et comme la stratégie d’approche du bâtiment reposait essentiellement sur l’utilisation des principales géantes gazeuses du système aux fins de camouflage et de freinage gravitationnel, Volyova avait besoin de savoir où en seraient les choses quand ils y arriveraient, pas comment elles étaient cinq ans auparavant. Et ce n’était pas tout : avant l’entrée du vaisseau dans le système de Resurgam, ses éclaireurs se seraient déjà rendus invisibles, et il était crucial que leur passage s’effectue au moment où l’alignement planétaire serait optimal.
— Semez les petits cailloux, dit-elle, satisfaite des simulations qu’elle avait effectuées.
Sur son ordre, le Spleen mit à feu un millier de minuscules sondes qui se déploieraient lentement en éventail devant le vaisseau lors de la décélération. Volyova lança un ordre dans son bracelet et ouvrit une fenêtre qui affichait l’image fournie par une caméra extérieure. Le nuage de petits cailloux se contracta dans le lointain, comme attiré par une force invisible. Le nuage s’éloigna du vaisseau jusqu’à ce que Volyova n’en voie plus qu’une tache floue, de plus en plus petite. Les cailloux se déplaçaient à une vitesse voisine de celle de la lumière et atteindraient le système de Resurgam des mois avant le vaisseau. À ce moment-là, l’essaim serait plus vaste que l’orbite de Resurgam autour du soleil. Chacune des minuscules sondes s’alignerait en direction de la planète et prendrait des images sur l’ensemble du spectre électromagnétique. Les données de chaque petit caillou seraient renvoyées vers le vaisseau sous la forme d’une pulsation laser fortement condensée. La résolution de chacune des unités de l’essaim serait faible, mais la combinaison de leurs résultats permettrait de constituer une image très pointue et détaillée de Resurgam. Elle ne dirait pas à Sajaki où était Sylveste, mais elle lui donnerait une idée de la localisation des centres de pouvoir sur la planète, et – plus important – du genre de défenses que ses habitants étaient susceptibles de maîtriser.
C’était l’une des choses sur lesquelles Sajaki et Volyova étaient complètement d’accord : même s’ils trouvaient Sylveste, il paraissait peu probable qu’il soit prêt à les accompagner à bord de son plein gré.
— Vous savez ce qu’ils ont fait de Pascale ? demanda Sylveste.
— Tout va bien pour elle, répondit le chirurgien en guidant Sylveste le long des galeries taillées dans la roche qui évoquaient une trachée-artère creusée dans les entrailles de Mantell. Enfin, c’est ce que j’ai entendu dire, ajouta-t-il, le moral de Sylveste baissant aussitôt d’un cran. Enfin, je peux me tromper. Je ne crois pas que Sluka l’aurait fait tuer sans raison, mais elle l’a peut-être fait cryogéniser.
— Cryogéniser ?
— Au cas où elle aurait eu besoin d’elle. Vous avez sûrement compris maintenant que Sluka prévoyait tout à long terme.
Il était en proie à des vagues successives de nausée et il avait mal aux yeux, mais comme il n’arrêtait pas de se le répéter, au moins, il y voyait, et c’était déjà ça. Sans vision, il était impuissant, pas même capable de désobéir efficacement. Avec, la fuite n’était peut-être pas encore possible, mais au moins l’indignité trébuchante des aveugles lui était-elle épargnée. Cela dit, la vision dont il disposait aurait fait honte au plus modeste des invertébrés. Sa perception spatiale était hasardeuse, et il évoluait dans un monde où la couleur se limitait à des nuances de gris-vert.
Ce qu’il savait – ce qu’il se remémorait – se bornait à peu de chose : il n’avait pas revu Mantell depuis vingt ans ; depuis la nuit du soulèvement. Le premier soulèvement, rectifia-t-il mentalement. Depuis le putsch qui avait coûté la vie à Girardieau, Sylveste devait s’habituer à penser en termes purement historiques à son propre renversement. Le régime instauré par Girardieau n’avait pas aussitôt fait fermer l’endroit, bien que ses recherches sur les Amarantins soient entrées en conflit avec le programme inondationniste. L’activité s’était poursuivie pendant cinq ou six ans après le coup d’État, puis les meilleurs collaborateurs de Sylveste avaient été renvoyés à Cuvier l’un après l’autre, et remplacés par des éco-ingénieurs, des botanistes et des spécialistes de la géo-énergie. Pour finir, Mantell avait été réduite à une station d’essai avec un personnel embryonnaire, et des sections entières avaient été encoconnées ou laissées à l’abandon. Les choses auraient dû en rester là, mais de nouveaux ennuis étaient venus de l’extérieur. Pendant des années, on avait dit que les chefs du Sentier Rigoureux à Cuvier, Resurgam City ou Dieu sait comment on l’appelait désormais, étaient maintenant sous la coupe d’une clique d’anciens sympathisants de Girardieau qui étaient tombés en disgrâce au cours des magouilles du premier soulèvement. On pensait que ces forbans avaient modifié leur physiologie, à l’aide de biotechnologies achetées au capitaine Remilliod, afin de supporter l’atmosphère poussiéreuse, pauvre en oxygène, qui régnait hors des dômes.
Il fallait s’attendre à ce genre d’histoire. Et après un certain nombre d’attaques sporadiques contre des avant-postes, elles commencèrent à devenir beaucoup moins hypothétiques. Sylveste savait que le site de Mantell avait finalement été abandonné, ce qui voulait dire que ses actuels occupants étaient peut-être là bien avant l’assassinat de Girardieau. Depuis des mois, voire des années.
En tout cas, ils se comportaient comme s’ils y étaient chez eux. Il sut, lorsqu’ils entrèrent dans une pièce, que c’était celle où Gillian Sluka s’était entretenue avec lui, lors de son arrivée, il n’aurait su dire quand au juste. Mais il ne la reconnut pas : s’il avait bien connu cette pièce à l’époque où il était chez lui à Mantell, ce qui était très possible, il n’avait plus de points de repère auxquels se raccrocher ; le décor et l’ameublement de la pièce avaient complètement changé. Elle était debout, le dos tourné vers lui, près d’une table, ses mains gantées croisées sur la hanche dans une attitude guindée. Elle portait une redingote à godets qui lui arrivait aux genoux, avec des pièces de cuir aux épaules, que ses yeux lui faisaient voir d’un vert olive boueux. Elle avait une longue tresse qui lui descendait entre les omoplates. Elle ne projetait pas d’entoptiques. De chaque côté de la pièce, des globes planétaires tournaient sur de minces tiges à col de cygne. Du plafond tombait une lumière qui ressemblait à celle du jour, mais que ses yeux privaient de toute chaleur.