Des clichés de Resurgam et de l’espace environnant, pris sur toutes les bandes électromagnétiques et les longueurs d’onde des particules exotiques, commençaient à s’assembler sur la passerelle. C’était le premier aperçu récent d’un ennemi possible. Volyova laissa les faits saillants s’insinuer dans sa conscience de façon à pouvoir se les remémorer aisément, instinctivement, en cas de crise. Les petits cailloux avaient filé tout autour de Resurgam, renvoyant des images prises sous tous les angles. Et comme le nuage de cailloux s’était étiré le long de la ligne de vol, les premiers et les derniers étaient espacés de quinze heures à travers tout le système, ce qui permettait d’observer la totalité de la surface de Resurgam, de jour comme de nuit. Les cailloux « de jour », braqués vers l’extérieur par rapport à Delta Pavonis, captaient les fuites de neutrinos provoquées par les installations de fusion et d’antimatière situées à la surface. Les cailloux « de nuit » flairaient l’atmosphère, mesurant les niveaux d’oxygène, d’ozone et d’azote, donnant un indice du degré de modification que les colons avaient fait subir au biome originel.
Il était frappant de voir tout ce dont les colons avaient réussi à se passer. Ils étaient là depuis plus d’un demi-siècle, et il n’y avait pas de grosse structure en orbite, pas trace de vol spatial au sein du système ; juste quelques satellites de communication et, compte tenu de leur faible niveau d’industrialisation, il était peu probable qu’ils puissent en réparer ou en remplacer un en cas d’avarie. Il n’aurait pas été difficile de neutraliser ou de perturber ceux qui restaient, si le plan – encore informulé – l’exigeait.
Cela dit, ils n’étaient pas restés complètement inactifs : l’atmosphère présentait des signes de modification extensive, le niveau d’oxygène libre étant maintenant bien supérieur à celui auquel on pouvait s’attendre. Les capteurs infrarouge révélaient des forages géothermiques alignés le long de ce qui était probablement des zones de subduction continentale. Les fuites de neutrinos des zones polaires indiquaient la présence d’unités de production d’oxygène, des centrales à fusion qui craquaient les molécules de glace d’eau pour en extraire l’hydrogène et l’oxygène. L’oxygène fusionnait avec l’atmosphère – ou était pompé vers les communautés sous dôme – alors que l’hydrogène était recyclé dans les fuseurs. Volyova identifia plus de quinze communautés, pour la plupart de petites entités dont aucune n’approchait la taille de la colonie principale. Elle supposa qu’il y avait d’autres avant-postes, plus petits – des campements familiaux, des fermes –, qui devaient échapper à ses « cailloux ».
En résumé, quelles informations avait-elle glanées sur Resurgam ? Pas de défenses orbitales, des habitants qui ignoraient probablement le vol spatial, et presque tous regroupés dans une unique communauté. Le rapport de forces était tel qu’il ne devrait pas être difficile de convaincre les autochtones de leur livrer Sylveste.
Mais il y avait autre chose.
Le système de Resurgam orbitait autour d’une vaste étoile binaire. Delta Pavonis était l’étoile qui donnait la vie mais, comme elle le savait déjà, elle avait une jumelle morte. Sa noire compagne était une étoile neutronique, qui se trouvait à dix années-lumière de Pavonis, assez loin pour permettre à des orbites planétaires stables de s’établir autour des deux étoiles. De fait, l’étoile neutronique avait une planète à elle. Volyova en connaissait d’ailleurs l’existence avant que les « cailloux » ne lui rapportent l’information. Qui se bornait, dans la base de données du vaisseau, à une ligne de commentaire et un défilement de chiffres abscons. Ces mondes étaient invariablement chimiquement morts, sans atmosphère et biologiquement inertes, stérilisés par les vents que soufflait l’étoile neutronique lorsqu’elle était encore un pulsar. Des grumeaux de mâchefer stellaire, se disait Volyova. Guère plus intéressants, en tout cas.
Mais près de ce monde se trouvait une source neutronique. Faible – tout juste détectable –, et pourtant elle ne pouvait l’ignorer. Volyova prit quelques instants pour digérer cette information avant de la régurgiter comme un petit noyau de certitude. Seule une machine pouvait créer une telle signature. Et ça l’inquiétait.
— Vous avez vraiment passé tout ce temps sans dormir ? demanda Khouri, peu après son réveil, alors qu’elles allaient voir le capitaine.
— Pas vraiment, répondit Volyova. Même mon corps a parfois besoin de sommeil. J’ai essayé de m’en passer, à un moment donné ; il y a des drogues, vous savez… et des implants qui peuvent être insérés dans le système réticulaire activateur, la région du cerveau qui commande le sommeil, mais il faut quand même évacuer les toxines de la fatigue.
Khouri tiqua. Il était évident que Volyova trouvait le sujet des implants à peu près aussi agréable qu’une rage de dents.
— Il s’est passé des choses ? demanda Khouri.
— Rien dont vous deviez vous inquiéter, répondit Volyova en tirant sur sa cigarette.
Khouri pensait qu’elle lui avait dit tout ce qu’elle avait à lui dire lorsque l’autre la regarda fixement, l’air mal à l’aise.
— Cela dit, maintenant que vous m’y faites penser, il s’est passé quelque chose. Deux choses, en fait, sur l’importance relative desquelles je m’interroge. La première ne vous concerne pas directement. Quant à la seconde…
Khouri scruta le visage de Volyova à la recherche d’un indice marquant le passage du temps. Sept années avaient passé depuis la dernière fois qu’elles s’étaient vues, mais elle n’avait pas vieilli d’un jour, ce qui voulait dire qu’elle s’était administré des drogues antisénescence. Elle avait un peu changé de tête, mais seulement parce qu’elle s’était laissé pousser les cheveux. C’est-à-dire qu’elle avait toujours les cheveux courts, mais ils avaient plus de volume, et ça adoucissait les lignes anguleuses de sa mâchoire et de ses pommettes. Si elle avait changé en quoi que ce soit, se dit Khouri, elle avait plutôt l’air plus jeune que plus vieille. Elle tenta pour la énième fois d’estimer son âge physiologique réel, mais en vain.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Vous n’auriez pas dû avoir d’activité neurale pendant que vous étiez en cryosomnie, et vous en avez eu une inhabituelle. À vrai dire, ce que j’ai vu n’aurait pas eu l’air normal même chez un sujet éveillé. On aurait dit qu’une petite guerre se déroulait dans votre tête.
L’ascenseur était arrivé à l’étage du capitaine.
— C’est une analogie intéressante, dit Khouri en prenant pied dans la coursive glacée.
— À supposer que c’en soit une. Je pensais bien que vous n’aviez pas eu conscience de grand-chose.
— Je ne me rappelle absolument rien, répondit Khouri.
Volyova resta silencieuse jusqu’à ce qu’elles arrivent à la nébuleuse humaine qui était le capitaine. Luisant, désagréablement glaireux, il ressemblait moins à un être humain qu’à un ange qui se serait écrasé sur une surface dure. L’antique caisson dans lequel il avait été enfermé était maintenant cassé et fissuré. C’est tout juste s’il fonctionnait encore, et le froid qu’il produisait ne suffisait pas à empêcher la prolifération de la peste. Le capitaine Brannigan avait plongé des douzaines de radicelles dans le vaisseau, maintenant. Des radicelles que Volyova suivait à la trace mais ne pouvait empêcher de s’étendre. Elle aurait pu les couper, mais quel effet cela aurait-il eu sur le capitaine ? Pour ce qu’elle en savait, c’était tout ce qui le maintenait en vie, si l’on pouvait qualifier de vie cette existence végétative. Les radicelles allaient finir par envahir tout le vaisseau, se disait Volyova, et à ce moment-là il serait probablement malavisé de faire la distinction entre le bâtiment et le capitaine. Évidemment, elle avait un moyen bien simple de stopper cet envahissement : l’éjection de cette partie du vaisseau. Elle n’aurait qu’à l’éradiquer, exactement comme un chirurgien du temps jadis aurait traité une tumeur particulièrement vorace. Le volume que Brannigan avait absorbé était encore raisonnable, et ne ferait guère défaut au bâtiment. Ses transformations se poursuivraient sans doute, mais, faute de substance pour les entretenir, elles se tourneraient incestueusement vers elles-mêmes, jusqu’à ce que la vie chasse la vie de ce qu’il était devenu.