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— Où allons-nous ?

— Dans la cache d’armes, évidemment, répondit Volyova en la foudroyant du regard. Je ne sais pas ce qui se passe, Khouri, mais quoi que ce soit, je veux une confirmation de visu. Je veux voir ce que fabriquent ces putains de bécanes !

— Elle s’arme toute seule. Mais… elle pourrait faire autre chose, aller plus loin ?

— Je n’en sais rien, répondit Volyova en s’efforçant de reprendre son empire sur elle-même. J’ai essayé tous les protocoles d’arrêt d’urgence ; rien ne marche. Je n’avais pas vraiment envisagé ce genre de situation.

— Elle ne peut pas se déployer toute seule, quand même ? Elle ne va pas trouver une cible et se déclencher ?

Volyova jeta un coup d’œil à son bracelet. C’était peut-être les infos qu’elle recevait qui étaient erronées ; le problème venait peut-être des systèmes de contrôle. Elle espérait que c’était ça, parce que les données affichées par son bracelet étaient une très, très mauvaise nouvelle en vérité.

L’arme secrète était en train de se déplacer.

Falkender avait tenu parole : les opérations qu’il avait effectuées sur les yeux de Sylveste avaient été pour le moins désagréables et avaient parfois même frisé l’agonie absolue. Depuis des jours, maintenant, le chirurgien de Sluka se surpassait. Il lui avait promis de lui restituer les fonctions visuelles fondamentales comme la perception des couleurs, le sens du relief et la continuité du mouvement, mais Sylveste n’était pas tout à fait convaincu qu’il avait les moyens ou les compétences nécessaires pour ça. Sylveste avait raconté à Falkender que ses yeux n’avaient jamais été parfaits, même au départ. Les instruments dont disposait Calvin étaient trop frustes pour ça. Mais même la vision rudimentaire dont il l’avait doté était préférable à la parodie de monde dans lequel il évoluait à présent, avec ses saccades et ses couleurs insipides. Sylveste douta, et ce n’était pas la première fois, que les résultats justifieraient la souffrance des interventions.

— Je crois que vous feriez mieux de renoncer, dit-il.

— J’ai réussi avec Sluka, répondit Falkender, réduit à une superposition de creux en forme d’homme qui s’agitaient dans le champ visuel de Sylveste. Votre problème n’est pas très compliqué.

— Et quand bien même vous me rendriez la vue ? Je ne peux pas voir ma femme parce que Sluka refuse de nous réunir. Et un mur de prison est un mur de prison, si net qu’il puisse…

Il s’interrompit, comme des ondes de douleur lui poignardaient les tempes.

— En réalité, je me demande s’il ne vaut pas mieux être aveugle. Au moins, comme ça, la réalité ne s’impose pas à votre nerf optique chaque fois que vous ouvrez les yeux.

— Vous n’avez même pas d’yeux, docteur Sylveste, répondit Falkender en exerçant une torsion qui projeta dans son champ visuel des rosettes de douleur roses. Alors arrêtez de vous apitoyer sur votre sort, je vous en prie. Ça ne se fait pas. Et puis, il se pourrait que vous ne soyez plus obligé de contempler ces murs pendant très longtemps.

Sylveste dressa l’oreille.

— Ce qui veut dire ?

— S’il y a du vrai dans ce que j’ai entendu, les choses pourraient bientôt changer.

— Avec ça, je suis renseigné !

— J’ai entendu dire que nous pourrions bientôt avoir des visiteurs, précisa Falkender, ponctuant sa remarque d’une manipulation qui provoqua chez Sylveste un nouvel élancement douloureux.

— Cessez de parler par énigmes. Quand vous dites « nous », de quelle faction voulez-vous parler ? Et de quel genre de visiteurs ?

— Ce ne sont que des rumeurs, docteur Sylveste. Je suis sûr que Sluka vous mettra au courant en temps voulu.

— Comptez là-dessus ! rétorqua Sylveste, qui n’avait pas d’illusions sur son utilité, du point de vue de Sluka.

Il en était arrivé à la conclusion que Sluka ne le gardait que parce qu’il lui procurait une distraction fugitive, un peu comme un fabuleux animal en cage, d’un intérêt discutable mais indéniablement nouveau. Il n’était pas certain du tout qu’elle lui confierait un jour une information sérieuse, et même dans ce cas, ce serait soit parce qu’elle en avait assez de parler aux murs, soit parce qu’elle avait inventé un nouveau moyen de le torturer verbalement. Elle avait parlé plusieurs fois de le cryogéniser à moins qu’elle ne lui trouve une utilité.

« J’ai bien fait de vous capturer, disait-elle. Oh, je ne dis pas que vous ne pourriez pas servir à quelque chose, c’est juste que je ne vois pas bien à quoi. Mais je ne vois pas pourquoi quelqu’un d’autre se servirait de vous. »

Dans cette perspective, comme il l’avait très vite compris, peu importait pour Sluka qu’elle le maintienne en vie ou non. Vivant, il l’amusait parfois, et il se pouvait évidemment qu’il lui soit utile un jour, quand l’équilibre des forces en présence dans la colonie se modifierait. Mais il était tout aussi vrai que l’éliminer maintenant ne lui poserait pas un gros problème. Au moins, comme ça, il ne constituerait jamais un fardeau et il ne risquerait pas de se retourner contre elle.

Et puis ces suaves agonies prirent fin, il y eut un passage vers une lumière plus calme et des couleurs presque plausibles. Sylveste tendit la main devant lui, la retourna lentement, pour s’imprégner de sa consistance. Sur sa peau était inscrit un réseau de stries et de nervures qu’il avait presque oublié, et pourtant il ne devait pas y avoir plus de quelques dizaines de jours – de semaines – qu’il avait été aveuglé dans le réseau de galerie des Amarantins.

— Et voilà, comme neuf ! s’exclama Falkender en rangeant ses instruments dans l’autoclave de bois.

Le drôle de gant cilié disparut en dernier ; lorsque Falkender en ôta sa main d’une finesse féminine, il se tortilla, se recroquevilla comme une méduse échouée sur le rivage.

— Lumière, s’il vous plaît ! dit Volyova dans son bracelet alors que l’ascenseur entrait dans la cache d’armes.

La cabine ralentit, s’immobilisa, et la pesanteur reprit ses droits. La lumière s’alluma dans la cache d’armes, faisant étinceler les armes massives, nichées dans leurs nacelles.

— Où est-elle ? demanda Khouri en plissant les yeux.

— Un instant, que je me repère, répondit Volyova.

— Je ne vois rien qui bouge.

— Moi non plus… pas encore.

Plaquée contre la paroi de verre de l’ascenseur, Volyova tentait de voir ce qui se passait derrière l’arme la plus volumineuse. Elle ordonna, en jurant, à la cabine de redescendre de vingt ou trente mètres, réussit à trouver la commande qui interrompait la lumière rouge, pulsatile, et la sirène intérieure.

— Vous avez vu ? fit Khouri dans le silence relatif qui s’ensuivit. Un mouvement, là-bas…

— Où ça ?

Elle tendit le doigt vers le bas. Volyova regarda ce qu’elle lui indiquait en fronçant les sourcils, puis elle dit à nouveau quelques mots dans son bracelet.

— Éclairage auxiliaire – cache d’armes, quadrant cinq. Allons voir ce que mijote ce svinoï, ajouta-t-elle en regardant Khouri.

— Vous n’y croyiez pas vraiment, hein ?

— À quoi ?

— À une défaillance du système de monitoring.

— Pas vraiment, répondit Volyova en continuant à scruter les environs tandis que les auxiliaires se connectaient, éclairant une partie de la cache d’armes qui se trouvait loin en dessous d’elles. Appelons ça de l’optimisme. Mais je sens qu’il commence à décroître.

L’arme, expliqua-t-elle, était de la catégorie des tueuses de planètes. Elle n’était pas très sûre de son fonctionnement. Elle ne savait pas très bien non plus de quoi elle était capable au juste. Mais elle en avait une petite idée. Elle l’avait testée des années auparavant, au minimum de ses possibilités destructrices… sur une petite lune. En extrapolant – Volyova était très bonne à ce jeu-là – l’arme aurait pu aisément détruire une planète située à des centaines d’années-lumière. Il y avait dedans des choses qui portaient la signature de trous noirs quantiques, et qui, bizarrement, refusaient de s’évaporer. Tout se passait comme si l’arme créait un soliton – une onde stationnaire – dans la structure géodésique de l’espace-temps.