Et voilà que l’arme s’était animée sans qu’elle intervienne. Elle glissait dans la chambre, sur le réseau de pistes qui finirait par l’amener vers le vide de l’espace. C’était comme si un gratte-ciel se déplaçait dans une ville.
— Nous ne pouvons rien faire ?
— Si vous avez quelque chose à proposer, je suis preneuse.
— Eh bien, reconnaissez que je n’ai pas eu beaucoup le temps de réfléchir…
— Allez-y, Khouri.
— Nous pourrions essayer de la bloquer, répondit Khouri, le front plissé comme si, en plus du reste, elle était en proie à une soudaine migraine. Il y a des navettes, sur ce bâtiment ?
— Oui, mais…
— Eh bien, mettez-en une devant la sortie. Ou bien c’est trop primaire pour vous ?
— Pour l’instant, l’expression « trop primaire » n’entre pas dans mon vocabulaire.
Volyova jeta un coup d’œil à son bracelet tandis que l’arme poursuivait son déplacement le long de la paroi, tel un escargot blindé suivant sa propre trace de bave. Au bout de la cache d’armes, un immense iris s’ouvrit. La piste menait, à travers l’ouverture, dans une salle obscure située en dessous. L’arme était presque au niveau de l’ouverture.
— Je pourrais déplacer l’une des navettes… l’amener à l’extérieur du vaisseau… mais j’ai peur que nous n’y arrivions pas à temps…
— Faites-le ! hurla Khouri, le visage crispé. Perdez encore du temps, et nous n’aurons même plus cette solution !
Volyova hocha la tête et regarda sa recrue d’un air soupçonneux. Qu’est-ce qu’elle y connaissait, après tout ? Elle avait l’air à la fois moins sidérée que Volyova, et bien plus agitée qu’elle n’aurait cru. Mais son argument était recevable. L’idée de la navette méritait d’être creusée, même s’il y avait peu de chance qu’elle marche.
— Nous avons besoin d’autre chose, dit-elle en appelant la sub-persona qui contrôlait la navette.
L’arme était déjà engagée dans l’iris de transfert et glissait vers la seconde chambre.
— Autre chose ?
— Au cas où ça ne marcherait pas. C’est du poste de tir que vient le problème, Khouri. C’est peut-être là que nous devrions contre-attaquer.
— Comment ? fit Khouri en blêmissant.
— Je voudrais que vous preniez place dans le siège.
Elles descendirent si vite vers le poste de tir que le sol s’inversa pour devenir le plafond – et Khouri eut l’impression que son estomac en faisait autant. Volyova murmurait dans son bracelet des instructions frénétiques, hachées. Il lui fallut quelques secondes affolantes pour accéder à la bonne sub-persona, quelques-unes de plus pour répondre aux procédures de sécurité qui interdisaient le contrôle à distance des navettes par des personnes non autorisées. Encore une poignée de secondes, le temps de faire chauffer les moteurs de l’un des appareils, qu’il se déconnecte de ses amarres, quitte son emplacement sous la coque et commence à se déplacer avec une lenteur désespérante, comme si ce foutu machin – dixit Volyova – était à moitié endormi. Le gobe-lumen accélérait toujours, ce qui compliquait d’autant la manœuvre.
— Ce qui m’inquiète, dit Khouri, c’est ce que l’arme a l’intention de faire une fois dehors. Il y a quelque chose à portée de tir ?
— Resurgam, probablement, fit Volyova en relevant les yeux de son bracelet. Mais nous allons peut-être réussir à l’empêcher de faire ce qu’elle voulait.
La Demoiselle choisit ce moment pour se matérialiser, réussissant l’exploit d’apparaître dans l’ascenseur sans empiéter sur l’espace déjà occupé par Khouri et Volyova.
— Elle se trompe, annonça-t-elle. Ça ne marchera pas. Je ne contrôle pas que l’arme secrète.
— Alors vous le reconnaissez, hein ?
— À quoi bon le nier ? fit la Demoiselle avec un sourire faraud. Vous vous souvenez que j’ai téléchargé un avatar de moi-même dans le poste de tir ? Eh bien, c’est lui qui contrôle la cache d’armes, à présent. Et je n’ai aucune influence sur lui. Il m’échappe aussi complètement que j’échappe à mon moi d’origine, sur Yellowstone.
L’ascenseur ralentit tandis que Volyova se plongeait dans l’examen des données qui défilaient sur le minuscule écran de son bracelet. Un hologramme schématisait le déplacement de la navette le long de la coque du gobe-lumen, tel un petit rémora tétant le flanc lisse d’un requin paresseux.
— Mais vous lui avez donné des ordres, reprit Khouri. Vous savez ce qu’il est en train de fabriquer, hein ?
— Oh, ses instructions étaient très simples. S’il trouvait dans le poste de tir un moyen susceptible d’accélérer l’achèvement de la mission, il devait prendre les dispositions nécessaires pour hâter cette conclusion.
Khouri secoua la tête, en proie à une incompréhension totale.
— Je pensais que vous vouliez que je tue Sylveste…
— Il se pourrait que l’arme nous permette d’arriver au même résultat plus tôt que je ne le prévoyais.
— Non, objecta Khouri lorsqu’elle eut intégré la réponse de la Demoiselle. Vous ne détruiriez pas une planète entière rien que pour tuer un homme.
— Tiens, on se découvre une conscience, tout à coup ? ironisa la Demoiselle, la bouche en cul-de-poule. Vous n’avez pas exprimé le moindre scrupule concernant Sylveste. Pourquoi la mort des autres vous touche-t-elle tant ? Maintenant, ce n’est peut-être qu’une question d’échelle ?
— C’est juste que… c’est inhumain, lâcha Khouri, bien consciente que cette objection avait peu de chance de troubler la Demoiselle. Mais je ne m’attends pas à ce que vous compreniez.
La cabine s’arrêta et la porte s’ouvrit sur la coursive à moitié inondée qui menait au poste de tir. Khouri mit un moment à se repérer. Depuis le début de la descente, elle avait un mal de tête à tout casser. Ça allait un peu mieux, mais elle n’avait pas envie de réfléchir à ce qui avait pu le provoquer.
— Vite ! fit Volyova en pataugeant derrière elle.
— Ce que vous ne comprenez pas, fit la Demoiselle, c’est pourquoi j’irais jusqu’à détruire une colonie entière rien que pour être sûre de tuer un seul homme.
Khouri suivit Volyova. Elles avaient de l’eau jusqu’aux genoux.
— Vous avez foutrement raison : je n’y comprends rien. Mais que j’y comprenne quelque chose ou non, je ferai tout pour vous en empêcher.
— Si vous connaissiez les enjeux, Khouri, vous ne feriez pas ça. En réalité, vous m’inciteriez à le faire.
— Vous ne m’avez rien dit et vous n’avez à vous en prendre qu’à vous-même.
Elles franchirent les sas ménagés dans les cloisons. Profitant de la baisse du niveau de l’eau, des rats-droïdes jaillissaient des recoins où ils s’étaient tapis pour crever.
— Où est la navette ? lança Khouri.
— Garée devant le sas qui donne sur l’espace, répondit Volyova en se retournant pour la regarder. Et l’arme n’est pas encore sortie.
— Ça veut dire que nous avons gagné ?
— Ça veut dire que nous n’avons pas encore perdu. Mais je veux toujours que vous vous installiez au poste de tir.