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La Demoiselle avait disparu, et pourtant sa voix désincarnée se faisait encore entendre dans la coursive :

— Ça ne servira à rien. Il n’y a, dans le poste de tir, aucun système que je ne puisse court-circuiter, que vous l’occupiez ou non.

— Alors pourquoi êtes-vous manifestement si pressée de me convaincre de ne pas entrer là-dedans ?

La Demoiselle ne répondit pas.

Deux cloisons étanches plus loin, elles arrivèrent en courant à la trappe ménagée dans le plafond qui menait à la cache d’armes. Au bout de quelques instants, l’eau cessa de clapoter sur les parois inclinées du couloir. Volyova fronça les sourcils.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, dit-elle.

— Comment ?

— Vous n’entendez pas ? fit-elle en inclinant la tête. Une sorte de bruit… On dirait que ça vient du poste de tir même.

Khouri l’entendait aussi, à présent. C’était un bruit mécanique, strident, pareil à celui qu’aurait fait une vieille machine-outil emballée.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas, répondit Volyova après une pause. Ou plutôt, j’espère me tromper… Allons voir.

Volyova leva les bras et ouvrit la trappe d’accès, faisant descendre une échelle d’alliage léger. Une petite pluie d’eau mêlée de cambouis tomba des joints, leur éclaboussant les épaules. Le bruit s’intensifia. Il venait bien du poste de tir. Il était éclairé, mais la lumière vacillait, comme si quelque chose bougeait à l’intérieur, interceptant les rayons lumineux. Quoi que ce soit, ça se déplaçait rapidement.

— Ilia, dit Khouri, je ne suis pas sûre que ça me plaise.

— Bienvenue au club !

Son bracelet émit une tonalité. Volyova regardait ce qui se passait quand une secousse ébranla la structure même du bâtiment. Les deux femmes glissèrent sur le sol inondé et s’affalèrent sur les parois détrempées de la coursive. Khouri essayait de se redresser lorsqu’elle fut renversée par une petite marée de cambouis visqueux. Elle tomba à la renverse, but la tasse et se crut, l’espace d’un instant, ramenée au temps de l’armée, quand on lui faisait bouffer de la merde. Volyova la prit par les coudes, l’aida à se relever. Khouri hoqueta et cracha quelques-unes des saletés qu’elle avait avalées, mais le mauvais goût persista.

Le bracelet de Volyova s’était remis à hurler.

— Non mais, qu’est-ce que… ?

— La navette, dit Volyova. On vient de la perdre.

— Hein ?

— Elle a sauté, reprit Volyova en crachant ses poumons. (Elle avait le visage mouillé, et Khouri se dit qu’elle avait dû avaler une bonne gorgée de cette saleté.) Apparemment, l’arme secrète n’a même pas eu besoin de sortir. Ce sont les armes secondaires qui ont fait ça, qui ont pulvérisé la navette.

Des bruits effrayants émanaient toujours du poste de tir, au-dessus de leur tête.

— Vous voulez que je monte là-haut, non ?

— Pour le moment, acquiesça Volyova en hochant la tête, notre dernier espoir est que vous vous installiez au poste de tir. Ne vous inquiétez pas : je serai derrière vous.

— Écoutez-la, celle-là ! fit la Demoiselle, assez soudainement. Elle est bien pressée de vous envoyer faire ce qu’elle n’a pas les couilles de faire elle-même !

— Ou bien les implants ! hurla Khouri, à haute voix.

— Comment ? s’étonna Volyova.

— Rien, fit Khouri en posant le pied sur le premier barreau de l’échelle. Je disais juste à une vieille amie d’aller se faire foutre.

Son pied glissa sur le barreau barbouillé de gadoue. Elle recommença, trouva une prise approximative et mit l’autre pied sur le même barreau. Elle passa la tête dans le trou d’homme qui menait au poste de tir, deux mètres plus haut à peine.

— Vous n’y arriverez pas, menaça la Demoiselle. C’est moi qui contrôle le poste de tir. À la seconde où vous passerez la tête par la trappe, je vous la ferai sauter.

— J’aimerais voir la mine que vous feriez, vous, dans ce cas.

— Voyons, Khouri, vous n’avez pas encore compris ? La perte de votre tête ne serait qu’un inconvénient mineur.

Elle était juste en dessous du niveau du poste de tir et elle voyait le fauteuil monté sur son gyroscope, qui décrivait de grands arcs de cercle dans la pièce. Il n’avait jamais été conçu pour de telles évolutions. Khouri sentait l’odeur d’ozone des circuits électriques grillés qui planait dans l’air.

— Volyova ! appela-t-elle pour couvrir le vacarme. C’est vous qui avez construit ce dispositif. Vous pouvez couper l’alimentation du fauteuil, d’en bas ?

— Couper l’alimentation du fauteuil ? Ce que je voudrais surtout, c’est que vous assuriez l’interface avec le poste de tir !

— Pas complètement, juste pour empêcher cette saloperie de s’agiter comme ça.

Khouri imagina fugitivement Volyova en train de se remémorer d’anciens schémas de câblage. C’était elle qui avait conçu le poste de tir, mais ça faisait peut-être des dizaines d’années de temps subjectif, et une fonction aussi triviale que l’alimentation n’avait probablement jamais eu besoin d’être émulée depuis.

— Mouais, dit enfin Volyova. Le câble d’alimentation principal… Je devrais pouvoir le sectionner…

Volyova s’éloigna rapidement. Ça paraissait simple : couper le câble. Khouri se dit qu’elle était allée chercher un outil. Mais elles n’avaient peut-être pas beaucoup de temps devant elles. Or il y avait le petit laser que Volyova utilisait pour prélever des échantillons du capitaine Brannigan. Elle l’avait toujours sur elle. Pendant de longues, d’interminables secondes, Khouri imagina l’arme secrète qui sortait lentement de la coque du bâtiment, s’engageait dans l’espace. Elle devait être en train de se braquer sur sa cible – Resurgam –, s’armer, se préparer à déchaîner une pulsation de mort gravitationnelle.

Soudain, le bruit cessa.

On n’entendait plus rien. Les lumières ne clignotaient plus. Le siège était positionné, immobile, sur ses cardans, tel un trône emprisonné dans une cage aux barreaux élégamment incurvés.

Volyova se mit à hurler :

— Khouri ! Il y a une source d’alimentation secondaire ! Le poste de tir peut se reconnecter dessus s’il détecte une défaillance de l’alimentation principale. Vous n’avez peut-être pas beaucoup de temps devant vous pour prendre place dans le fauteuil…

Khouri se hissa hors de l’écoutille et bondit dans le poste de tir. La mince armature d’alliage avait l’air plus tranchante que jamais. Khouri fila comme l’éclair entre les câbles d’alimentation, se glissa entre les cardans. Le siège était toujours immobile, mais plus elle se rapprochait, plus sa marge de manœuvre serait restreinte si le dispositif se remettait en mouvement. Si cela se produisait en cet instant précis, se dit-elle, les parois seraient aussitôt repeintes en rouge, un rouge collant, qui coagulerait tout de suite.

Mais elle y arriva. À la seconde où Khouri bouclait sa ceinture, le fauteuil émit un gémissement et fit une embardée. Les cardans, les vérins se mirent à pivoter en tous sens, faisant basculer le fauteuil d’avant en arrière, vers le haut, le bas, sur les côtés, jusqu’à ce qu’elle perde tout repère. Les secousses manquaient lui rompre le cou, et Khouri sentit ses globes oculaires jaillir de ses orbites à chaque changement de direction. Puis le mouvement parut moins violent.

Elle veut m’éjecter, se dit Khouri, mais pas me tuer. Pas encore.

— N’essayez pas de vous cramponner, dit la Demoiselle.

— Parce que ça pourrait fiche votre petit plan en l’air ?

— Pas du tout. Vous vous souvenez du Voleur de Soleil ? Il vous attend, là-dedans.