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Le fauteuil se cabrait toujours, mais pas assez brutalement pour l’empêcher d’avoir des pensées conscientes.

— Il n’existe peut-être pas, répondit mentalement Khouri. Vous ne l’avez peut-être inventé que pour vous assurer une prise sur moi.

— Alors, allez-y.

Khouri abaissa le casque sur sa tête, escamotant le tournoiement de la pièce, et posa la paume de sa main sur la commande d’interface. Elle n’avait qu’à exercer une légère pression pour établir le contact. Le lien serait initié, et sa psyché serait aspirée dans l’abstraction militaire virtuelle connue sous le nom de zone de combat.

— Vous n’y arrivez pas. Parce que vous me croyez. Quand vous aurez établi cette connexion, il n’y aura pas de retour en arrière possible.

Elle accrut la pression, sentit que le mécanisme cédait légèrement. Elle était sur le point d’établir le contact. Alors, soit par un petit spasme neuromusculaire inconscient, soit parce qu’une partie d’elle-même savait que ça devait être fait, elle activa la connexion. Le décor du poste de tir l’environna de toute part, comme il l’avait fait lors d’un millier de simulations tactiques. Les données spatiales affluèrent en premier : sa propre image corporelle devint nébuleuse, laissa place au gobe-lumen et à ses environs immédiats, puis à une succession d’informations tactiques et stratégiques hiérarchisées, constamment réactualisées, d’estimations qui s’autovérifiaient, de simulations frénétiques, extrapolées en temps réel.

Elle assimila tout cela.

L’arme secrète était positionnée à quelques centaines de mètres de la coque, pointée en direction de sa cible, droit vers Resurgam – en tenant compte, constata Khouri, du léger effet relativiste induit par leur vitesse modérée, et qui se traduisait par une courbure de la lumière. Près de la porte donnant sur le vide par où l’arme était sortie, à la place de la navette, la coque était noircie. Le matériau de la paroi était endommagé, criblé de trous que Khouri ressentit comme des petits points légèrement douloureux, engourdis, où les systèmes d’auto-réparation étaient en cours d’intervention. Des capteurs de gravité analysèrent les ondes qui émanaient de l’arme. Khouri se sentait parcourue par des courants périodiques qui allaient en s’accélérant. Les trous noirs de l’arme devaient tournoyer de plus en plus vite, décrire des orbites vertigineuses autour du tore.

Une présence la détecta, non point hors du poste de tir, mais de l’intérieur.

— Le Voleur de Soleil a flairé votre intrusion, déclara la Demoiselle.

— Pas de problème.

Khouri s’étendit dans la zone de combat, glissa des mains abstraites dans des gantelets cybernétiques.

— J’accède aux défenses du bâtiment. Plus que quelques secondes, et…

Mais il y avait quelque chose qui clochait. Les armes ne réagissaient pas comme pendant les simulations. Elles refusaient d’obéir à ses sollicitations. Khouri comprit très vite qu’elles étaient manipulées, et qu’elle venait de faire intrusion dans un combat qui se déroulait sans elle.

La Demoiselle – ou plutôt son avatar – essayait de bloquer les défenses de la coque, de les empêcher de se tourner vers l’arme secrète. L’arme elle-même était rigoureusement hors de portée de Khouri, protégée par de nombreux murs pare-feu. Mais qui – ou quelle chose – s’opposait à la Demoiselle, essayait de braquer ces armes ? Le Voleur de Soleil, évidemment. Elle le sentait, à présent. Énorme, puissant, mais aussi sournois, et déterminé à rester invisible, furtif, et doué pour dissimuler ses activités derrière des flux de données anodines. Pendant des années, ça avait marché, et Volyova n’avait pas eu conscience de sa présence. Mais il avait été poussé dans ses retranchements, comme un crabe obligé de détaler d’une cachette à l’autre par la marée qui se retire. Il n’avait rien d’humain, même de très loin ; la troisième présence perceptible dans le poste de tir ne faisait même pas penser à une chose aussi banale qu’une simulation de personnalité : le Voleur de Soleil évoquait plutôt une entité purement mentale, comme s’il n’avait jamais été – et ne serait jamais – qu’un ensemble de données.

Il ne ressemblait absolument à rien, sinon à un vide qui serait d’une façon ou d’une autre parvenu à un degré terrifiant d’organisation.

Envisageait-elle sérieusement d’unir ses forces à cette chose ?

Peut-être. Si c’était indispensable pour stopper la Demoiselle.

— Vous pouvez encore faire marche arrière, dit celle-ci. Il est occupé pour le moment – il ne peut utiliser son énergie à vous envahir. Mais d’ici un instant, ce ne sera plus le cas.

Maintenant, au moins, les systèmes de visée étaient sous son contrôle, même s’ils opéraient avec une lenteur de limace. Elle cibla l’arme secrète, enclosant sa masse dans une sphère potentielle d’annihilation. La Demoiselle n’avait plus qu’à abandonner le contrôle des armes, ne serait-ce que pendant la micro-seconde nécessaire pour viser et faire feu.

Elle sentit qu’elles se relâchaient. Elle paraissait – ou plutôt, ils paraissaient, le Voleur de Soleil et elle, sur le point de l’emporter.

— Ne faites pas ça, Khouri. Vous ne savez pas ce qui est en jeu…

— Alors, donnez-moi des indices, salope ! Dites-moi ce qu’il y a de si important derrière tout ça !

L’arme secrète s’éloignait de la coque, ce qui était sûrement signe que la Demoiselle craignait pour sa sécurité. Mais les pulsations des radiations gravitationnelles s’accéléraient. Elles étaient maintenant si rapprochées qu’il était presque impossible de les distinguer les unes des autres. Khouri ne pouvait pas deviner combien de temps il lui restait avant que l’arme cachée ne fasse feu, mais elle se doutait qu’elle n’avait peut-être plus que quelques secondes devant elle.

— Écoutez, dit la Demoiselle. Vous voulez la vérité ?

— Et comment !

— Eh bien, Khouri, vous avez intérêt à vous cramponner. Vous allez recevoir tout le paquet.

Et alors – dès qu’elle se fut adaptée à l’aspiration dans la zone de combat – elle sentit qu’elle était dans un endroit entièrement différent. Et le plus bizarre, c’est que cet endroit paraissait faire partie d’elle-même, mais qu’elle l’avait complètement oublié jusqu’à cet instant.

Ils étaient sur un champ de bataille, entourés par des tentes-bulles camouflées, dans l’enceinte d’un hôpital temporaire ou d’un poste de commandement avancé. De nombreux appareils à réaction en forme de flèche filaient dans le ciel d’un bleu idéal, ponctué de nuages et maculé de traînées de vapeur sale, comme si un calmar à l’échelle planétaire répandait ses viscères dans la stratosphère. Plus bas, on voyait des drones dirigeables et, encore plus bas, de gros hélicoptères bulbeux, des intercepteurs et des veetols. Tous ces appareils écrêtaient la périphérie du complexe, plongeant à l’occasion pour décharger des transports de troupes blindés ou des bataillons de marche, des ambulances ou des cyborgs cuirassés. Sur le tarmac calciné, envahi par les mauvaises herbes, qui occupait l’un des côtés de la zone, six aéronefs à aile delta, sans hublots, étaient posés sur leurs patins, leur surface supérieure imitant de façon troublante les tons du sol grillé par le soleil. Leurs iris ADAV étaient ouverts aux fins d’inspection.

Khouri sentit qu’elle tombait, tombait, tombait… et atterrit debout dans l’herbe. Elle portait une combinaison de camouflage qui émettait en cet instant précis du kaki moucheté. Elle tenait une arme légère dont la crosse d’alliage avait été moulée sur sa main. Un monocle de lecture accroché au bord de son casque lui fournissait une image en deux dimensions de la zone de combat : une carte thermique en fausses couleurs télémétrée à partir de l’un des dirigeables.