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— Par ici, s’il vous plaît.

Un troufion la conduisit vers l’une des tentes-bulles. À l’entrée, un aide lui prit son arme, y accola une puce d’identification et la rangea avec huit autres, dont la puissance de feu allait du lance-projectile comme la sienne aux pétoires à moyenne portée, en passant par un redoutable blaster à crosse d’épaule, un gadget qu’on préférait ne pas voir entre les mains de son adversaire. Les données envoyées par les dirigeables fusaient et disparaissaient, occultées par le bouclier anti-surveillance qui entourait la tente-bulle. Elle releva son monocle sur le bord de son casque, écartant dans le même mouvement une mèche de cheveux trempés de sueur de devant son œil.

— Par ici, Khouri !

Ils lui firent traverser la tente, pleine de lits de camp où étaient allongés des blessés. Des médico-droïdes bourdonnaient doucement, penchés sur leurs patients comme autant de cygnes verts. Dehors, on entendit un hurlement de réacteurs, puis une série d’explosions terrifiantes, mais personne dans la tente ne parut prêter attention au vacarme.

Finalement, ils l’emmenèrent dans une petite pièce carrée, meublée en tout et pour tout d’un bureau. Les murs étaient ornés de drapeaux transnationaux de la Coalition du Nord, et sur le coin du bureau était posé un gros globe à monture de bronze représentant le Bout du Ciel. Il était pour le moment en mode géologique, de sorte qu’il montrait les masses continentales et les types de terrain, mais pas les frontières politiques farouchement contestées. Khouri n’y prêta qu’une attention distraite. Elle n’avait d’yeux que pour l’homme assis derrière le bureau : un militaire en tunique kaki, à épaulettes dorées. Une rangée de médailles de la Coalition du Nord cliquetait sur sa poitrine. Le peigne avait tracé des sillons dans ses cheveux noirs, brillants, plaqués sur son crâne.

— Je regrette, dit Fazil. Je regrette que ça se soit passé comme ça. Enfin, maintenant que tu es là… assieds-toi, fit-il avec un geste vers l’autre bout de la pièce. Il faut que nous parlions. Et nous n’avons pas beaucoup de temps, apparemment.

Khouri repensa fugitivement à un autre endroit. Une salle aux parois de métal, avec un drôle de siège, mais elle éprouvait, à cette évocation, une sorte de tension, comme si elle était pressée par le temps. En même temps, elle lui paraissait irréelle par rapport à la réalité présente, celle de cette pièce. Fazil retenait toute son attention. Il était exactement comme elle se le rappelait (mais d’où se le rappelait-elle ? se demandait-elle), bien qu’il ait sur la joue une cicatrice dont elle ne se souvenait pas, et qu’il se soit laissé pousser la moustache, à moins qu’il n’ait (elle ne savait plus très bien) changé quelque chose à celle qu’il avait toujours portée. Était-elle plus épaisse, ou l’avait-il laissée pousser, en tout cas elle retombait de part et d’autre de sa lèvre supérieure.

Elle s’assit, à son invite, dans un siège pliant.

— Elle… enfin, la Demoiselle, craignait qu’il ne faille en arriver là, reprit Fazil, les lèvres remuant à peine, ou paraissant à peine remuer, sous sa moustache. Alors elle a pris certaines mesures. Pendant que tu étais encore sur Yellowstone, elle t’a greffé une série d’implants mémoriels à accès réservé conçus pour s’activer – pour devenir accessibles à ta conscience – quand elle le jugerait utile. (Il se pencha sur son bureau, fit tourner le globe et le laissa ronfler un instant avant d’interrompre brutalement sa rotation.) En fait, le déblocage de ces mémoires a commencé il y a déjà un moment. Tu ne te souviens pas d’avoir éprouvé une légère migraine, dans l’ascenseur ?

Khouri chercha un point d’ancrage. Une réalité objective à laquelle se raccrocher.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Une fonction bien utile, répondit Fazil. Partiellement extraite de schémas mémoriels existants que la Demoiselle s’est appropriés, les trouvant adaptés. Cette réunion, par exemple… Elle ne te rappelle pas notre première rencontre, ce jour-là, dans l’unité opérationnelle sur la Colline 78, lors de la campagne des provinces centrales, avant la seconde offensive de la péninsule rouge ? On t’avait envoyée me voir parce que je cherchais quelqu’un pour une mission d’infiltration ; quelqu’un qui connaissait les secteurs contrôlés par la SC non protégés par le bouclier. On faisait une sacrée équipe, dans tous les domaines, pas vrai, chérie ? (Il se caressa la moustache, tapota à nouveau le globe.) Évidemment, je ne t’ai pas – ou plutôt, elle ne t’a pas fait venir ici pour évoquer le bon vieux temps. Non, le seul fait qu’elle ait eu accès à ces souvenirs signifie que certaines vérités t’ont été révélées. La question est : es-tu prête à les accepter ?

— Bien sûr que…

Elle n’acheva pas sa phrase. Les paroles de Fazil n’avaient aucun sens pour elle, et elle était troublée par des souvenirs d’un autre endroit ; un siège animé de mouvements violents, dans une pièce aux parois de métal. Elle avait l’impression qu’il y avait un problème en suspens à cet endroit – peut-être en cours de résolution, en tout cas, où que soit cette pièce, elle aurait dû s’y trouver, pour peser de tout son poids sur l’issue de la bataille. Quel que soit l’enjeu de ce combat, il lui semblait qu’elle n’avait plus beaucoup de temps devant elle, et sûrement pas assez pour cette diversion.

— Ne t’en fais pas, dit Fazil, comme s’il lisait dans ses pensées. Rien de tout ceci n’a véritablement lieu en temps réel. Même pas dans le temps réel accéléré du poste de tir. Il ne t’est jamais arrivé de te réveiller en sursaut alors que tu faisais un cauchemar, et que la réalité se trouve plus ou moins incorporée dans la trame du rêve ? Tu vois ce que je veux dire : ton chien te réveille en te léchant la figure, au moment où tu rêvais que tu tombais à la mer, par-dessus le bastingage d’un bateau. Tu étais pourtant à bord depuis le début du rêve. Les souvenirs, Khouri… les souvenirs accrétés instantanément. Le rêve est né en un instant lorsque le chien a commencé à te lécher le visage. Reconstruit a posteriori. Tu ne l’as jamais vraiment vécu. C’est la même chose avec ces souvenirs.

L’allusion de Fazil au poste de tir avait cristallisé le concept de la pièce. Elle avait plus que jamais l’impression que c’était là qu’elle aurait dû être, engagée dans un combat. Les détails lui échappaient encore, mais il semblait très important qu’elle y retourne.

— La Demoiselle, poursuivait Fazil, aurait pu choisir n’importe lequel de tes souvenirs, ou en forger un de toute pièce. Mais elle s’est dit que ça te faciliterait peut-être les choses si tu te retrouvais dans un environnement où il paraissait naturel d’aborder des problèmes militaires.

— Des problèmes militaires ?

— Plus précisément, une guerre.

Il eut un sourire fugitif qui releva les coins de sa moustache. On aurait dit une illustration des principes mécaniques du pont-levis.

— Mais pas le genre de guerre dont il a jamais été question dans les livres. Non, elle a eu lieu il y a beaucoup, beaucoup trop longtemps pour ça.

Il se leva brusquement, tira sur sa tunique, arrangea sa ceinture.

En fait, je te propose que nous nous rendions à la salle de briefing. Ça devrait t’aider.

12

Le Bout du Ciel,
61 A du Cygne, 2483 (simulation)

La salle de briefing dans laquelle Fazil emmena Khouri ne ressemblait à aucune de celles qu’elle avait vues au cours de sa vie. Elle était manifestement beaucoup trop vaste pour tenir dans la tente-bulle. Par ailleurs, Khouri avait une longue expérience des simulations, mais aucune n’aurait pu lui permettre de voir ce qui lui était montré en ce moment précis. La représentation occupait la totalité de l’espace disponible, qui faisait une bonne vingtaine de mètres de large, et était entourée d’une coursive avec une rambarde de métal.