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C’était une carte de la galaxie entière.

Mais une carte qui n’aurait jamais pu être projetée par aucun système de sa connaissance. En la regardant, Khouri appréhenda – vit, et enregistra, dans une certaine mesure – toutes les données concernant chacune des étoiles de la galaxie, des plus froides – les naines brunes, qui représentaient le chaînon reliant la planète à l’étoile – aux plus chaudes – les supergéantes fugitives, d’un blanc éblouissant. Et non seulement chacune des étoiles de la galaxie était offerte à son regard si elle décidait de le porter sur elle, mais encore l’intégralité de la galaxie était accessible d’un seul coup d’œil.

Elle compta les étoiles.

Il y en avait quatre cent soixante-six milliards trois cent onze millions neuf cent vingt-deux mille huit cent onze. Sous ses yeux, l’une des supergéantes blanches explosa en une supernova, réduisant le total d’une unité.

— C’est un truc, dit Fazil. Une codification. Il y a plus d’étoiles dans la galaxie que de cellules dans le cerveau humain. Les appréhender toutes solliciterait une fraction inopportune de ta mémoire connective totale. Ce qui ne veut pas dire que la sensation d’omniscience ne peut être simulée, évidemment.

En réalité, la représentation de la galaxie était trop parfaitement détaillée pour pouvoir être véritablement considérée comme une carte. Les caractéristiques – couleur, taille, luminosité, associations binaires, position, vitesse relative – de chaque étoile étaient figurées individuellement, avec une fidélité absolue. On voyait, dans certaines régions, se former des étoiles ou se condenser des voiles de gaz impalpables, brillant d’une douce luminescence, enchâssant les braises brûlantes de soleils embryonnaires. Il y avait de jeunes étoiles entourées par des disques de matière proto-planétaire et – lorsqu’elle s’y intéressait – des systèmes stellaires tournant autour de leur soleil comme de microscopiques planétaires, à une vitesse immensément accélérée. De vieilles étoiles avaient rejeté la coquille de leur photosphère dans l’espace, enrichissant le milieu interstellaire ténu : le réservoir protoplasmique de base à partir duquel finiraient par se créer les générations futures d’étoiles, de mondes et de civilisations. Des vestiges de super-novas plus ou moins irrégulières se dilataient en se refroidissant et dispersaient leur énergie dans le vide interstellaire. Parfois, au cœur de l’un de ces événements cosmiques mortels, elle observait un pulsar nouvellement formé qui émettait des ondes radio avec une précision infaillible, de plus en plus lentement, mais régulièrement. Comme les horloges d’un palais impérial abandonné qui auraient été remontées une dernière fois et continueraient à tourner jusqu’à l’épuisement du mouvement, leur tic-tac se ralentissait avec pour toute perspective une éternité glacée. Elle repéra aussi des trous noirs au cœur de certains de ces vestiges. Il y en avait notamment un, énorme (bien que maintenant inactif), au cœur de la galaxie, escorté par un banc d’étoiles condamnées qui s’abîmeraient un jour dans l’horizon événementiel, provoquant un geyser apocalyptique de rayons X.

Mais il n’y avait pas que de l’astrophysique dans cette galaxie. Comme si une nouvelle strate de souvenirs s’était déposée silencieusement sur les précédentes, Khouri se rendit compte qu’elle en savait davantage : la galaxie grouillait de vie ; un million de civilisations étaient disséminées dans un pseudo-hasard sur son immense disque en rotation lente.

Mais c’était le passé. Un lointain, lointain passé.

— Un passé qui remonte en réalité, dit Fazil, à près d’un milliard d’années. L’univers n’ayant que quinze fois cet âge, ça fait un sacré bout de temps, surtout à l’échelle galactique.

Il était appuyé à la rambarde juste à côté d’elle. On aurait dit un couple en train de regarder son reflet dans une mare sombre, où flottaient des bouts de pain.

— Pour mettre les choses en perspective, l’humanité n’existait pas il y a un milliard d’années. Les dinosaures non plus, d’ailleurs. Ils sont apparus il y a deux cents millions d’années à peine ; un cinquième du temps dont il est question ici. Nous sommes au cœur du Précambrien. Il y avait de la vie sur Terre, mais une vie unicellulaire. Disons quelques éponges. Et encore, pas partout, ajouta Fazil, le regard perdu dans l’immensité de la galaxie.

Le million – environ – de civilisations (elle aurait pu les dénombrer avec une précision infinie, mais cela lui parut soudain d’un pédantisme puéril, comme de préciser son âge au mois près) n’étaient pas apparues toutes en même temps, et elles n’avaient pas toutes vécu aussi longtemps. D’après Fazil – et elle le comprenait à un niveau primordial –, la galaxie n’était parvenue que depuis quatre milliards d’années à l’état auquel les civilisations intelligentes pouvaient commencer à apparaître. Et même lorsque le point de maturité galactique minimale avait été atteint, les civilisations n’avaient pas toutes vu le jour en même temps. L’émergence de l’intelligence avait été progressive, certaines civilisations étant apparues sur des mondes où, pour une raison ou une autre, le rythme de l’évolution était plus lent que la norme, où la vie naissante avait subi davantage de revers catastrophiques que la moyenne.

Mais avec le temps, deux ou trois milliards d’années après l’apparition de la vie sur leur monde natal, certaines de ces civilisations avaient découvert le voyage dans l’espace. Ayant atteint ce stade, la plupart des civilisations se répandaient rapidement dans la galaxie. Il y avait toujours des sédentaires qui préféraient se contenter de coloniser leur propre système solaire, ou parfois même seulement leur environnement circum-planétaire, mais le rythme de l’expansion était généralement rapide : il se situait entre le dixième et le centième de la vitesse de la lumière. Ça pouvait paraître lent, mais en réalité, c’était d’une rapidité fulgurante, quand on pense que la galaxie avait des milliards d’années et ne faisait que cent mille années-lumière de diamètre. Si rien n’était venu l’arrêter, n’importe lequel de ces colons de l’espace aurait pu dominer la galaxie entière dans le délai rigoureusement dérisoire de quelques dizaines de millions d’années. Peut-être, si les choses s’étaient passées comme ça – une domination parfaitement impérialiste par une unique puissance –, la situation aurait-elle été radicalement différente.

Mais il se trouve que la première civilisation avait été au bas de l’échelle de la vitesse d’expansion, et s’était heurtée au déploiement d’une seconde vague émergente. Or, malgré sa jeunesse, le niveau de développement technologique de cette seconde civilisation n’était pas inférieur à celui de la première, et elle était tout aussi capable d’agression si nécessaire. Il y eut ce qu’on pourrait décrire – faute de mieux – comme une guerre galactique ; une soudaine friction génératrice d’étincelles entre deux empires en plein développement, qui s’étaient percutés comme d’énormes roues grinçantes. D’autres civilisations ascendantes avaient bientôt été entraînées dans le conflit. En fin de compte, une chose en entraînant une autre, plusieurs civilisations qui avaient découvert le vol intersidéral s’étaient trouvées impliquées. On avait donné bien des noms à cela, dans les milliers de langues primaires des combattants. Certains étaient difficilement traduisibles selon les référents humains significatifs. Mais plus d’une civilisation lui donna un nom que l’on pourrait – en tenant compte de la rusticité des communications interraciales – traduire par la Guerre de l’Aube.