Ce fut une guerre qui impliqua la galaxie entière – et les deux plus petites galaxies satellites qui orbitaient dans la Voie Lactée –, une guerre qui ne se contenta pas de consumer des planètes, mais des systèmes solaires, des amas stellaires et des bras spiralés entiers. Les preuves de cette guerre étaient encore visibles à ce jour, quand on savait où regarder. Khouri remarqua des concentrations anormales d’astres morts dans certaines régions de la galaxie, et des étoiles encore chaudes placées selon des alignements insolites. Elle repéra aussi des résidus de systèmes d’armement éparpillés sur plusieurs années-lumière. Il y avait des vides aux endroits où il aurait dû y avoir des étoiles et des étoiles qui – d’après les lois généralement admises de la dynamique de formation des systèmes solaires – auraient dû être entourées de mondes et ne l’étaient pas, sinon de gravats, désormais refroidis. La Guerre de l’Aube avait duré longtemps, très longtemps – plus longtemps qu’il n’en fallait aux étoiles les plus chaudes pour évoluer. Mais, à l’échelle de la galaxie, elle avait été en fait d’une soudaineté miséricordieuse. Un spasme transformatoire.
Il aurait pu se faire qu’aucune civilisation n’en sorte vivante ; qu’aucun des protagonistes de la Guerre de l’Aube n’en émerge, victorieux ou non. La durée de la guerre, bien que courte par rapport à l’échelle du temps galactique, avait été monstrueusement longue selon les critères temporels des êtres vivants. Elle avait été assez longue pour que des espèces évoluent dans leur coin, se divisent, fusionnent avec d’autres ou les assimilent, se modifient au-delà de toute possibilité d’identification, ou quittent le substrat organique pour s’investir dans la vie mécanique. Certaines avaient même fait le voyage de retour, devenant des machines et revenant au règne organique quand ça les arrangeait. Il y en avait qui s’étaient sublimées, disparaissant à jamais du théâtre des opérations. D’autres avaient converti leur quintessence en données et accédé à l’immortalité via l’entreposage dans des matrices informatiques soigneusement dissimulées. Quelques-unes s’étaient auto-immolées.
Et pourtant, une civilisation était sortie renforcée du cataclysme. C’était peut-être un outsider qui s’était retrouvé sur le dessus du panier de crabes et s’était dressé en maître sur les ruines. À moins que ce ne soit la résultante d’une coalition, une fusion entre plusieurs espèces lasses de se battre. Quelle importance, de toute façon ? Il est probable qu’elle ne connaissait même pas son origine véritable. C’était – au moins à ce moment-là – un hybride de machine et d’espèce chimérique, avec des résidus vertébrés qui ne s’étaient même pas donné le mal de prendre un nom.
— Et pourtant, dit Fazil, ils en ont eu un, que ça leur ait plu ou non.
Khouri regarda son mari. Pendant qu’il lui racontait l’histoire de la Guerre de l’Aube, elle était parvenue à une sorte de compréhension de l’endroit où elle se trouvait et de son irréalité. Ce que Fazil lui avait dit de la Demoiselle avait fini par rencontrer un souvenir persistant du vrai présent. Elle se rappelait distinctement le poste de tir, à présent, et elle sut que cet endroit, ce fragment trafiqué de son passé, n’était qu’un interlude. Et que ce n’était pas vraiment Fazil – sauf que, du fait qu’il avait été restauré à partir de sa mémoire, il était au moins aussi réel que le Fazil dont elle se souvenait.
— Comment s’appelaient-ils ? demanda-t-elle.
Il attendit avant de répondre, et lorsqu’il le fit, ce fut avec une gravité quasi théâtrale :
— Les Inhibiteurs. Et pour une très bonne raison, qui ne va pas tarder à t’apparaître.
Alors il lui dit, et elle sut. La Connaissance l’atteignit de plein fouet, vaste, impassible comme un glacier, et elle sut qu’elle ne pourrait jamais oublier. Et elle sut autre chose aussi – et c’était, du moins le supposa-t-elle, le but de cet exercice. Elle comprit pourquoi Sylveste devait mourir.
Et pourquoi, même si sa mort impliquait l’anéantissement d’une planète, ce n’était pas trop cher payer.
Épuisé par la dernière opération, Sylveste venait de sombrer dans un rêve superficiel lorsque les gardes arrivèrent.
— Debout, flemmard ! dit le plus grand des deux, un bonhomme trapu avec une moustache grise, tombante.
— Qu’y a-t-il ?
— On veut pas vous gâcher la surprise, dit l’autre, une sorte de fouine qui brandissait une arme.
Ils lui firent prendre un chemin manifestement prévu pour le désorienter. Il faisait trop de tours et de détours pour que ce soit un hasard. Ils arrivèrent très vite à leur but. Le secteur où ils l’emmenaient ne lui était pas familier ; soit c’était un ancien secteur de Mantell que les gens de Sluka avaient rénové de fond en comble, soit c’était un nouveau réseau de galeries creusées depuis l’occupation. Pendant un moment, il se demanda s’ils se contentaient de le changer de cellule, mais c’était peu probable : ses affaires étaient restées dans l’autre, on venait de changer ses draps. Et puis Falkender lui avait laissé espérer un changement dans sa situation, en liaison avec une certaine visite, alors c’était peut-être de cela qu’il s’agissait.
Il n’en était rien, ainsi qu’il devait bientôt le découvrir.
Ils le laissèrent dans une cellule aussi Spartiate que la précédente : sa reproduction virtuelle, jusqu’au passe-plats dans les murs blancs et nus, qui lui faisaient la même impression écrasante d’être d’une épaisseur phénoménale, comme s’ils s’étendaient à l’infini dans la mesa. Elle était tellement identique, en fait, que l’espace d’un instant il se demanda si ses sens ne l’avaient pas abusé, si les gardes ne l’avaient pas tout simplement fait tourner en rond, le ramenant à son point de départ. Ç’aurait bien été leur genre. Enfin, au moins, il avait fait de l’exercice.
Et puis il vit ce qu’il y avait dans la pièce, et il comprit que ce n’était pas la sienne. Pascale était assise sur son lit – et quand elle leva les yeux, il comprit qu’elle était tout aussi surprise que lui.
— Vous avez une heure, dit le garde moustachu en tapotant le dos de son partenaire.
Et il referma la porte dans le dos de Sylveste.
La dernière fois qu’il l’avait vue, elle portait sa robe de mariée. Elle était coiffée de vagues violettes, brillantes, et elle était environnée, en guise de demoiselles d’honneur, d’entoptiques représentant un bataillon de fées. Ç’aurait aussi bien pu n’être qu’un rêve. Elle portait à présent une combinaison aussi fruste et informe que celle de Sylveste. Ses cheveux noirs, raides, étaient coupés au bol, et elle avait les yeux rougis par le manque de sommeil, les mauvais traitements ou peut-être les deux. Elle avait l’air plus mince et plus petite que dans ses souvenirs, sans doute parce qu’elle faisait le dos rond, à cause des fers qu’elle avait aux chevilles, ou parce que les murs blancs faisaient paraître la pièce plus grande par contraste.
Il ne se rappelait pas l’avoir jamais trouvée plus fragile, ou plus belle. Il n’arrivait pas à croire qu’elle était sa femme. Il repensa à la nuit du soulèvement, qu’elle avait passée à attendre avec lui, dans le chantier de fouilles, avec ses questions patientes, ses coups de sonde pleins de délicatesse. Des questions qui ouvriraient, plus tard, une blessure au cœur même de ce qu’il était, de ce qu’il avait fait et de ce qu’il était capable de faire. Il trouvait inconcevablement étrange la confluence d’événements qui les avait réunis dans cette pièce, la plus solitaire qui se puisse imaginer.