— Qui ça ?
— Je le lui ai demandé, mais il n’a pas voulu me répondre.
— C’est tentant de faire des spéculations, hein ?
— Si quelque chose devait changer la situation sur Resurgam, ce serait l’arrivée des Ultras.
— C’est un peu tôt pour le retour de Remilliod.
Sylveste secoua la tête.
— S’il y a vraiment un vaisseau qui vient ici, tu peux parier que ce n’est pas Remilliod. Mais qui pourrait vouloir faire des affaires avec nous ?
— Ils ne viennent peut-être pas pour affaires.
C’était sûrement de l’arrogance, mais Volyova était physiquement incapable de laisser quelqu’un faire son travail, si absurde que puisse être la solution de rechange. Elle n’avait rien contre l’idée – ni contre le fait – de laisser Khouri tenter seule, au poste de tir, de détruire l’arme secrète. Elle reconnaissait bien volontiers que c’était la seule option viable. Mais ça ne voulait pas dire qu’elle allait attendre les bras croisés que les choses s’arrangent. Elle se connaissait trop bien pour ça. Elle devait – elle allait trouver un moyen d’aborder le problème sous un autre angle.
— Svinoï, dit-elle.
Elle avait beau faire, la solution refusait obstinément de se présenter à son esprit. Chaque fois qu’elle croyait avoir trouvé une approche, un moyen de stopper la manœuvre de l’arme, une autre partie de son esprit qui avait un coup d’avance sur l’enchaînement logique des faits élevait une objection. Le fait de pouvoir critiquer ses propres options au fur et à mesure qu’elles lui venaient à l’idée, sinon avant même qu’elle en ait conscience, constituait, d’une certaine façon, une preuve de fluidité de sa pensée. Mais elle avait aussi l’impression assez affolante de faire tout ce qui était en son pouvoir pour saboter ses propres chances de succès.
Et maintenant, elle devait s’occuper de l’aberration.
Comme elle disait, à présent. Ce mot réussissait à exprimer le mélange d’incompréhension et de dégoût qu’elle éprouvait chaque fois qu’elle s’obligeait à y penser. L’aberration, c’était ce qui se passait dans la tête de Khouri. Et maintenant qu’elle était immergée dans le paysage mental abstrait de la zone de combat, l’aberration s’étendait nécessairement au poste de tir lui-même, et par extension à Volyova, puisque c’était elle qui l’avait construit. Elle monitorait la situation au plus près, grâce aux relevés neuraux qui s’affichaient sur son bracelet. Aucun doute, une tempête faisait rage sous le crâne de cette femme. Une tempête qui étendait ses radicelles vacillantes, troublées, dans la zone de combat.
Volyova le savait, tout cela devait être lié. Il y avait un problème au poste de tir, depuis le début : la folie de Nagorny, l’histoire du Voleur de Soleil, et plus récemment l’auto-activation de l’arme secrète. La tempête psychique – l’aberration – dont la tête de Khouri était le théâtre rentrait aussi, d’une façon ou d’une autre, dans la problématique. Et la certitude qu’il y avait une solution, ou tout au moins une réponse – une image unificatrice qui expliquerait tout –, n’était pas pour l’aider.
Le plus ennuyeux était peut-être que, même en un moment pareil, une partie de son esprit se préoccupait de la question au lieu de se consacrer entièrement au problème plus pressant qui se posait à elle. Volyova avait l’impression que son cerveau était une salle de classe grouillante d’élèves précoces : individuellement brillants et capables d’aperçus fracassants – pourvu qu’ils veuillent bien unir leurs efforts. Mais certains de ces élèves étaient dissipés ; ils regardaient par la fenêtre en rêvassant, ignorant ses incitations à se concentrer sur le présent, parce qu’ils trouvaient leurs propres obsessions plus intéressantes, intellectuellement, que le programme fastidieux qu’elle s’acharnait à leur imposer.
Une pensée s’imposa à elle ; un souvenir. Il concernait une série de barrières de sécurité qu’elle avait installées à bord, il y avait quarante ans, temps de bord. Dans son esprit, il s’agissait de mesures extrêmes en cas d’invasion par des virus subversifs. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’elle pourrait en avoir vraiment besoin un jour, et sûrement pas dans de telles circonstances.
Mais elle ne pouvait s’empêcher d’y repenser.
— Volyova, annonça-t-elle d’une voix haletante dans son bracelet en fouillant dans sa mémoire à la recherche des commandes requises. Accès demandé aux protocoles anti-intrusion. Niveau lambda plus, préparation au combat optimale, conflits et contre-vérifications à envisager, suppression de refus autonome totale, défauts Armageddon criticalité-neuf, contournement de sécurité alpha-rouge-un, tous privilèges du Triumvirat invoqués à tous niveaux, tous privilèges non-Triumvirat résiliés.
Elle reprit sa respiration en faisant des vœux pour que cette litanie lui ait ouvert suffisamment de portes dans les matrices opérationnelles du vaisseau.
— Et maintenant, ajouta-t-elle, retrouvez et exécutez le fichier Ankylose. Et vite… marmonna-t-elle pour elle-même.
Ankylose était le nom de code d’un programme qui initialisait la fermeture des barrières de sécurité qu’elle avait installées. Elle l’avait écrit elle-même – mais ça faisait si longtemps qu’elle se souvenait à peine de ce que faisait Ankylose, ou de la partie du vaisseau que le programme était susceptible d’affecter. C’était un pari. Elle espérait l’immobiliser suffisamment pour empêcher l’arme secrète d’agir, mais pas assez pour entraver ses propres tentatives.
— Svinoï, svinoï, svinoï…
Les messages d’erreur défilaient sur son bracelet. Ils l’informaient, avec la meilleure volonté du monde, que les différents systèmes auxquels Ankylose avait tenté d’accéder afin de les désactiver n’étaient plus accessibles. Ils étaient pour la plupart hors des limites d’intervention du programme, surtout les systèmes les plus profonds du bâtiment. Si Ankylose fonctionnait correctement, il aurait eu le même effet général sur le bâtiment qu’un coup sur la tête pour un être humain – une extinction totale, absolue, de tous les systèmes non essentiels, et un effondrement général dans un état d’immobilité propice à la récupération. Ça aurait causé de vrais dégâts, mais principalement à un niveau superficiel, et Volyova aurait pu y remédier, les camoufler ou inventer des explications fallacieuses avant le réveil des autres membres de l’équipage. Mais Ankylose n’avait pas fonctionné comme prévu. S’il avait fallu trouver une analogie avec une maladie humaine, le vaisseau aurait été plutôt atteint d’une sorte de léthargie qui n’aurait immobilisé que ses couches superficielles, et encore, partiellement. Ça ne cadrait pas du tout avec les projets de Volyova.
Puis elle se rendit compte que le programme avait dû immobiliser les armes autonomes de la coque, celles qui ne dépendaient pas directement du poste de tir – celles qui avaient fait sauter la navette. Maintenant, au moins, elle pouvait tenter à nouveau le même gambit. Évidemment, l’arme avait sûrement continué à avancer. Elle n’avait plus l’option de lui faire simplement obstruction. Mais si elle arrivait ne serait-ce qu’à lancer une autre navette dans l’espace, ça ouvrait certaines perspectives.
Une seconde plus tard, ses espoirs étaient réduits à néant et son optimisme avait laissé place à un découragement atterré. Peut-être le programme Ankylose avait-il été ainsi conçu, ou alors au cours des quarante dernières années divers systèmes de navigation s’étaient-ils imbriqués et interconnectés, de sorte qu’Ankylose avait détruit certaines parties sur lesquelles Volyova n’avait jamais eu l’intention de le faire intervenir… Quoi qu’il en soit, pour une raison inconnue, les navettes étaient inaccessibles, verrouillées par les barrières de sécurité. Elle essaya, pour la forme, les commandes de contournement niveau Triumvirat habituelles, mais aucune n’agit. Ce n’était pas très surprenant : Ankylose avait provoqué des ruptures dans le réseau de commande, des failles qu’aucune intervention sur le logiciel ne pourrait combler. Pour remettre les navettes en ligne, Volyova devrait réparer matériellement toutes ces ruptures – et pour cela, elle devrait retrouver la carte des installations qu’elle avait dressée quarante ans plus tôt. Ce qui exigerait des jours de travail, sinon plus.