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Or elle ne disposait que de quelques minutes pour agir.

Elle était aspirée dans un puits d’accablement, pire : un gouffre gravitationnel infini, dans lequel elle sombrait interminablement. Elle était au fond du gouffre – et plusieurs de ces précieuses minutes avaient passé – lorsqu’elle eut une idée. Une idée tellement évidente qu’elle aurait dû lui venir depuis longtemps.

Elle se mit à courir.

Khouri réintégra brutalement le poste de tir.

Un rapide coup d’œil aux horloges lui confirma ce que Fazil lui avait promis : le temps n’avait pas vraiment passé. C’était un sacré truc ; elle avait vraiment l’impression d’être restée près d’une heure sous la tente-bulle, alors qu’en réalité l’expérience n’avait pas duré plus d’une fraction de seconde. Elle n’avait rien vécu de tout cela ; c’était presque impossible à accepter. D’un autre côté, ce n’était pas le moment de se laisser aller. Les événements se précipitaient déjà d’une façon assez frénétique, avant même l’activation de ses souvenirs, et la situation n’avait rien perdu de son urgence.

L’explosion ne tarderait plus, à présent. Les émissions gravitationnelles n’étaient plus détectables par le vaisseau. C’était comme un sifflet qui aurait commencé à émettre des ultrasons. L’arme devait être prête à faire feu. Était-ce la Demoiselle qui la retenait ? Peut-être était-il important pour elle que Khouri se range à son côté. Si sa manœuvre avec l’arme échouait, Khouri redeviendrait son unique moyen d’action.

— Laissez tomber, Khouri, dit la Demoiselle. Je vous assure. Vous devez comprendre, maintenant, que le Voleur de Soleil n’a rien d’humain ! Vous lui apportez votre aide !

L’effort mental imposé par la sous-vocalisation était presque trop pénible pour elle, à présent.

— Ouais, je suis prête à croire qu’il est étranger. L’ennui, c’est que dans cette perspective vous êtes quoi, vous ?

— Khouri, ce n’est pas le moment…

— Désolée, mais le moment me paraît aussi bien choisi qu’un autre pour parler de ça.

Tout en communiquant ses pensées, Khouri jouait son rôle dans le combat, tandis qu’une partie d’elle-même – la partie qui avait été déstabilisée par les souvenirs qu’on lui avait rappelés – l’implorait de renoncer, de laisser la Demoiselle prendre le contrôle total de l’arme secrète.

— C’est vous qui m’avez amenée à penser que le Voleur de Soleil avait été ramené par Sylveste de chez les Vélaires.

— Non. Vous avez vu les faits, et c’est vous qui en êtes venue à la seule conclusion logique…

— Et comment ! s’exclama Khouri, retrouvant des ressources malgré tout insuffisantes pour modifier l’équilibre. Vous teniez absolument, depuis le début, à me dresser contre le Voleur de Soleil. J’ignore si c’est justifié ou non – il se peut que ce soit un salaud et un pervers –, mais je me demande comment vous pourriez le savoir. Vous l’ignorez. Pour que vous le sachiez, il faudrait que vous soyez vous-même extraterrestre.

— Et si on partait du principe – pour le moment – que c’est le cas…

Un élément nouveau attira l’attention de Khouri. Malgré la gravité du combat, c’était un fait assez important pour qu’elle se détende momentanément et consacre une partie de son esprit conscient à soupeser la situation.

Quelque chose d’autre entrait en jeu.

Le nouvel arrivant n’était pas dans la zone de combat. Ce n’était pas une entité cybernétique mais un objet matériel, concret, qui n’était pas présent jusque-là dans l’arène – ou que, du moins, elle n’avait pas encore remarqué. À l’instant où Khouri détecta sa présence, il était très près du gobe-lumen, dangereusement près à son avis. Si près, en fait, qu’il semblait y être matériellement accroché, comme une tique.

La chose était de la taille d’un très petit vaisseau spatial, dont la masse centrale n’aurait pas fait plus d’une dizaine de mètres de longueur. On aurait dit une grosse torpille cannelée, munie de huit pattes articulées. Elle marchait sur la coque du bâtiment. Et surtout, miraculeusement, elle n’était pas prise à partie par les défenses qui avaient pulvérisé la navette.

— Ilia… fit Khouri, dans un souffle. Ilia, vous ne pensez pas sérieusement…

Et puis, un instant plus tard, elle ajouta :

— Oh, merde ! Vous allez vraiment le faire, hein ?

— Quelle idiote ! dit la Demoiselle.

La chambre-araignée s’était détachée de la coque. Ses huit pattes avaient lâché prise, toutes en même temps. Comme le vaisseau décélérait toujours, la chambre-araignée parut tomber dans le vide à une vitesse vertigineuse. Normalement, à ce stade, la capsule aurait utilisé ses grappins pour rétablir le contact avec le vaisseau. Mais Volyova avait dû les désactiver parce qu’elle continua à s’éloigner, jusqu’à la mise à feu de ses réacteurs. Khouri percevait la scène par différents moyens et modes qui ne lui auraient pas été accessibles sans implants. Un petit aspect de ce courant sensoriel était consacré aux canaux optiques et relayé par les caméras extérieures du vaisseau. Par ce canal, elle vit les réacteurs cracher des flammes d’un violet incandescent. C’étaient des têtes d’épingle placées autour de la partie médiane, à l’endroit où la tourelle d’où partaient les pattes maintenant sans prise était fixée au corps en forme de torpille. Ces flammes éclairaient les pattes par en dessous, les faisant apparaître par éclairs palpitants, rapides, rythmiques, alors qu’ils freinaient la chute de la chambre et la stoppaient, si bien qu’elle recommença à suivre le bâtiment. Mais Volyova n’utilisa pas les réacteurs pour ramener la chambre à portée de grappin. Après avoir dérivé quelques secondes, la chambre-araignée s’écarta latéralement et fonça vers l’arme.

— Ilia… Vraiment, je ne crois pas…

— Faites-moi confiance, répondit la voix de Volyova, intervenant dans la zone de combat comme si elle parlait du bout de l’univers et pas depuis un point situé à quelques kilomètres de Khouri. J’ai là quelque chose qu’on pourrait, avec un peu d’indulgence, qualifier de plan. Ou tout au moins une option de combat.

— Je ne suis pas sûre d’aimer cette dernière partie…

— Moi non plus, au cas où vous vous le demanderiez. Au fait, Khouri, reprit-elle après une petite pause, quand tout ça sera terminé – si nous nous en sortons, ce qui n’est pas garanti à ce stade, je vous l’accorde –, je pense que nous devrions prendre le temps d’avoir une petite conversation.

Elle parlait peut-être pour dissimuler le trouble qu’elle devait éprouver.

— Une petite conversation ?

— À propos de tout ça. Le problème général du poste de tir. Ça vous donnerait peut-être aussi l’occasion de me confier… certains petits soucis obsédants dont vous auriez été bien inspirée de me parler plus tôt.