Elle avait raison. À l’insu de Khouri, des pans entiers d’armement potentiellement opérationnel s’étaient sécurisés : elle avait orienté les armes dans une direction trop dangereusement proche des composants critiques du bâtiment. Et les armes restantes étaient des armes légères, par définition peu susceptibles d’infliger des dégâts sérieux.
Le percevant peut-être, le système céda quelque peu.
Khouri retrouva soudain une partie du contrôle des armes et décida de tourner à son avantage la limitation de la puissance de feu des systèmes restants. Elle allait revoir sa stratégie. C’est de précision chirurgicale qu’elle avait besoin, pas de force brutale.
Dans le hiatus, avant que la Demoiselle ne reprenne la maîtrise des armes, Khouri changea de cible prioritaire et lança de nouveaux ordres de visée, d’une spécificité extrême. Mollement, comme si elles se déplaçaient dans de la mélasse, les armes se braquèrent sur la nouvelle cible choisie. Qui n’était plus l’arme secrète, à présent, mais tout autre chose.
— Khouri, commença la Demoiselle, je pense vraiment que vous devriez réfléchir…
Mais Khouri avait déjà fait feu.
Des gouttes de plasma filèrent vers la connexion de l’arme secrète – non avec l’arme proprement dite, mais avec la chambre-araignée –, lui sectionnant les pattes au milieu et tranchant net les quatre grappins. La capsule s’écarta brusquement de la flamme meurtrière de la propulsion.
L’arme secrète dériva vers le flux propulsif, tel un papillon de nuit attiré par la flamme d’une lampe.
Tout se passa ensuite en une série inhumaine d’instants si brefs et si rapprochés que Khouri ne comprit pas tout sur le coup. L’extérieur de l’arme secrète se volatilisa en une milliseconde, se dispersa dans un hoquet de vapeurs essentiellement métalliques. Rien n’eût permis de dire si la suite fut provoquée par le rayon ou si, à l’instant de sa destruction, l’arme secrète était déjà en train de se retourner comme un gant.
Quoi qu’il en soit, les choses ne se passèrent probablement pas comme ses concepteurs l’avaient imaginé.
Simultanément, ou à peu près, ce qui subsistait de l’arme secrète dans la carcasse éviscérée fut ébranlé par une interminable éructation gravitationnelle, un hoquet d’espace-temps fracassant. Quelque chose de très horrible arrivait au tissu de la réalité dans les environs immédiats de l’arme, mais pas de la façon prévue. Un arc-en-ciel de lumière stellaire courbée frémit autour de la masse en fusion d’énergie plasmatique. L’espace d’une milliseconde, l’arc-en-ciel fut approximativement sphérique et stable, puis il fut pris de tremblements, d’oscillations erratiques, comme une bulle de savon sur le point d’éclater. Une fraction de milliseconde plus tard, il s’effondra sur lui-même et disparut à un rythme exponentiel.
L’espace d’un instant, il n’en resta rien, pas même des débris, juste le fond de l’espace normal, piqueté d’étoiles.
Puis un soupçon de lumière apparut, à la limite de l’ultraviolet. La lueur s’amplifia, s’enfla, se gonfla en une sphère intense, maléfique. L’onde de plasma en expansion heurta le bâtiment, l’ébranlant si violemment que Khouri ressentit le choc malgré les cardans amortisseurs du poste de tir. Les données affluèrent, lui disant – non qu’elle eût particulièrement envie de le savoir – que l’impact n’avait pas sérieusement compromis les systèmes basés sur la coque et que le bref pic de radiations de fond provoqué par l’éclair était resté dans des limites tolérables. Les scans gravimétriques étaient brutalement retournés à la normale.
L’espace-temps avait été crevé, pénétré au niveau quantique, libérant une minuscule étincelle d’énergie de Planck. Enfin, minuscule par rapport aux énergies qui bouillonnaient normalement dans la mousse de l’espace-temps. Mais, au-delà du confinement normal, cette éruption négligeable avait eu l’effet d’une explosion nucléaire dans la cour, derrière chez soi. L’espace-temps s’était instantanément reconstitué, se reformant avant que de vrais dégâts ne soient commis, ne laissant comme preuve qu’il s’était passé quelque chose de bizarre que quelques trous noirs de masse quantique faible et quelques particules anormales/exotiques.
— Eh bien ! fit la Demoiselle, l’air plus déçue qu’autre chose. J’espère que vous êtes fière de vous !
Mais ce qui attirait l’attention de Khouri, en cet instant précis, c’était l’absence qui s’approchait d’elle, se ruait vers elle dans la zone de combat. Elle essaya de battre en retraite, de rompre le lien…
Trop tard.
13
— Siège ! ordonna Volyova en prenant pied sur la passerelle.
Un fauteuil s’offrit avidement à elle. Elle boucla son harnais et fit décrire au fauteuil une courbe qui l’éloigna des parois en gradins de la passerelle et l’amena en orbite autour de l’énorme sphère de projection holographique située au centre de la salle.
La sphère affichait une image de Resurgam. On aurait dit le globe oculaire desséché d’un antique cadavre momifié, agrandi plusieurs centaines de fois. Ce n’était pas une simple représentation de Resurgam tirée de la base de données du vaisseau ; Volyova savait qu’elle était réactualisée en temps réel grâce aux images capturées au même moment par les caméras fixées sur la coque du gobe-lumen.
Resurgam était une vilaine planète, selon tous les critères en vigueur. En dehors du blanc sale des calottes polaires, c’était une sphère grisâtre comme un crâne, maculée de traînées couleur de rouille avec quelques taches d’un bleu terne jetées au hasard dans les zones équatoriales. Les étendues d’eau océaniques plus vastes étaient prises par les glaces, et si ces flaques n’étaient pas gelées, c’était probablement parce qu’elles étaient réchauffées artificiellement, soit par des résilles thermiques, soit grâce à des procédés métaboliques minutieusement calculés. Il y avait des nuages, mais au lieu des grands schémas complexes qui constituaient la plupart des systèmes climatiques planétaires, c’étaient ici des panaches évanescents. Il y en avait de plus épais, d’un blanc opaque, et qui formaient de petites chaînes ganglionnaires près des colonies, aux endroits où les usines de vapeur transformaient les glaces des pôles en eau, en oxygène et en hydrogène. Les taches de végétation assez grandes pour êtres vues sans grossissement jusqu’à une résolution d’un kilomètre étaient rares, de même que les indices visibles de présence humaine, réduits à quelques lumières éparses : celles des colonies, qui apparaissaient lorsque la planète glissait dans la nuit, toutes les quatre-vingt-dix minutes. Même avec le zoom, les colonies étaient quasiment invisibles : à l’exception de la capitale, elles étaient généralement enfouies dans le sol et il n’en dépassait pas grand-chose, en dehors des antennes, des pistes d’atterrissage et des serres qui seules affleuraient à la surface. Quant à la capitale…
C’était le détail problématique.
— Quand notre fenêtre avec le triumvir Sajaki doit-elle s’ouvrir ? demanda-t-elle en parcourant les autres du regard.
Leurs sièges formaient un vague amas de coques tournées les unes vers les autres sous la lumière cendreuse de la planète.
— Dans cinq minutes, répondit Hegazi. Cinq tortueuses minutes, et Sajaki partagera avec nous ses délicieuses informations sur nos nouveaux amis les colons. Tu es sûre de supporter l’angoisse de l’attente ?
— Je te laisse deviner, svinoï !
— Le défi ne serait pas bien grand, hein ? Hegazi arborait un grand sourire, ou du moins il se donnait beaucoup de mal pour faire comme si. Ce qui n’était pas un mince exploit compte tenu de la quantité d’accessoires chimériques incrustés dans son visage.