L’analyse spectrographique du flash de rayons gamma mettait en évidence un léger glissement Doppler, léger mais mesurable : quelques pour cent de la vitesse de la lumière. La conclusion s’imposait : l’éclair provenait d’un vaisseau lancé à la vitesse de croisière intersidérale en fin de décélération.
— Il s’est passé quelque chose, dit Sylveste en intégrant la nouvelle de l’anéantissement du vaisseau avec une calme neutralité. Une avarie probable du système de propulsion.
— C’est aussi ce que nous avions conclu. Mais quelques jours plus tard, ajouta Sluka en tapotant la feuille avec son ongle, nous avons su que ce n’était pas possible. La chose était toujours là. Peu visible, mais on ne pouvait se méprendre.
— Le vaisseau aurait survécu à l’explosion ?
— L’explosion, ou Dieu sait quoi. En tout cas, un glissement vers le bleu était décelable dans le flux propulsif. La décélération se poursuivait normalement, comme s’il n’y avait jamais eu d’explosion.
— Je suppose que vous avez une théorie pour expliquer cela.
— Disons une demi-théorie. Nous pensons que l’éclair a été produit par une arme. De quelle sorte, nous n’en avons pas idée. Nous ne voyons pas ce qui aurait pu libérer une énergie pareille.
— Une arme ? fit Sylveste d’un ton qu’il espérait parfaitement calme, en ne s’autorisant à manifester qu’une curiosité naturelle, détachée des émotions qu’il éprouvait en réalité et qui, pour l’essentiel, dévalaient toute la gamme de la terreur à l’état pur.
— C’est bizarre, vous ne trouvez pas ?
Sylveste se pencha en avant, la colonne vertébrale parcourue par un frisson glacé.
— J’imagine que ces visiteurs, quels qu’ils puissent être, comprennent la situation, ici ?
— La situation politique, vous voulez dire ? C’est peu probable.
— Mais ils auraient tenté de contacter Cuvier.
— C’est ça qui est drôle. Nous n’avons pas eu de contact avec eux. Pas un couinement.
— Qui est au courant ? demanda-t-il d’une voix étranglée, qu’il avait peine à entendre lui-même.
— Une vingtaine de personnes dans la colonie. Des gens en contact avec les observatoires, une douzaine de personnes ici, un peu moins à Resurgam City… pardon, Cuvier.
— Ce n’est pas Remilliod.
Sluka laissa la table absorber le papier et digérer son contenu photo-sensible.
— Et vous voyez qui ça pourrait être ?
Sylveste se demanda si son rire n’avait pas l’air trop voisin de l’hystérie.
— Si je ne me trompe – et je ne me trompe pas souvent –, c’est une mauvaise nouvelle. Et pas que pour moi, Sluka. Pour tout le monde.
— Expliquez-vous.
— C’est une longue histoire.
— Je n’ai pas de rendez-vous, fit-elle avec un haussement d’épaules. Et vous non plus.
— Pas pour le moment, en tout cas.
— Comment ça ?
— Oh, c’est juste une idée en l’air.
— Arrêtez de jouer à ce petit jeu, Sylveste.
Il opina du chef en se disant qu’il n’avait aucune raison, au fond, de lui cacher ce qu’il savait. Il avait déjà partagé ses plus grandes craintes avec Pascale, et Sluka n’avait plus qu’à remplir les blancs. Avec ce qu’elle n’avait pas réussi à apprendre en écoutant aux portes. S’il résistait, il le savait, elle trouverait le moyen de lui arracher ce qu’elle voulait savoir. À lui, ou – pire – à Pascale.
— Ça remonte à longtemps, dit-il. Très longtemps. Je venais de rentrer à Yellowstone, après être allé voir les Vélaires. Vous vous souvenez que j’avais disparu, à l’époque ?
— Vous avez toujours dit qu’il ne s’était rien passé.
— J’avais été enlevé par des Ultras, répondit Sylveste, impatient d’observer sa réaction. Emmené à bord d’un gobe-lumen en orbite autour de Yellowstone. L’un des membres de l’équipage était en mauvais état, et ils comptaient sur moi pour le… le « réparer », j’imagine.
— Le réparer ?
— Le capitaine était un chimérique extrême.
Sluka eut un frisson éloquent. Comme tous les colons, ce qu’elle connaissait des franges radicalement modifiées de la société ultra se bornait, pratiquement, à des holo-dramas spectaculaires.
— Ce n’étaient pas des Ultras comme les autres, reprit Sylveste, qui ne voyait aucune raison de jouer avec les phobies de Sluka. Ils étaient restés trop longtemps dans l’espace, éloignés de ce que nous considérons comme l’existence humaine normale. Ils étaient en marge, même selon les standards ultras normaux. Paranoïaques. Militaristes…
— Quand même…
— Je sais ce que vous pensez : vous vous dites que même s’ils sont monstrueusement éloignés de nous, ils ne peuvent pas être aussi mauvais, fit Sylveste avec une moue dubitative. C’est exactement ce que je me suis dit, au début. Et puis j’ai appris des choses à leur sujet.
— Comme quoi, par exemple ?
— Vous avez parlé d’une arme ? Eh bien, ils en avaient. Ils avaient des armes qui auraient tranquillement pu réduire cette planète en mille morceaux si ça leur chantait.
— Ils ne les utiliseraient pas sans raison, quand même.
Sylveste eut un sourire.
— Je suppose que nous le saurons quand ils arriveront à proximité de Resurgam.
— Oui… fit Sluka d’une voix traînante. En réalité, ils sont déjà là. L’explosion s’est produite il y a trois semaines, mais le… enfin, sa signification ne nous était pas apparue immédiatement. Entre-temps ils ont décéléré et se sont positionnés en orbite autour de Resurgam.
Sylveste prit le temps de reprendre sa respiration en se demandant quel degré de calcul recelait la parcimonie avec laquelle Sluka lui révélait les faits. Était-ce vraiment par négligence qu’elle avait omis de mentionner ce détail, ou lui livrait-elle les faits au compte-gouttes pour mieux le déstabiliser ?
Dans ce cas, c’était parfaitement réussi.
— Une minute ! dit Sylveste. Vous venez de dire que seules quelques personnes étaient au courant. Mais comment pourrait-on ne pas voir un gobe-lumen en orbite autour d’une planète ?
— Sans problème : leur vaisseau est l’objet le plus sombre du système. Il émet des radiations dans l’infrarouge, inévitablement, mais il paraît capable de régler ses émissions sur la fréquence de nos bandes atmosphériques, lesquelles ne pénètrent pas jusqu’à la surface. Si nous n’avions pas envoyé tellement d’eau dans l’atmosphère, depuis vingt ans… Enfin, ce n’est pas le propos, ajouta-t-elle en secouant tristement la tête. En ce moment, personne ne fait très attention à ce qui se passe dans le ciel. Ils auraient pu arriver éclairés au néon que personne ne l’aurait remarqué.
— Sauf qu’ils ne se sont pas annoncés.
— C’est pire que ça. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour que nous ignorions leur présence. Sans l’explosion de cette arme…
Elle n’acheva pas sa pensée. L’espace d’un instant, son regard dériva vers la fenêtre, puis elle se tourna brusquement vers Sylveste.
— Si ces gens sont ceux à qui vous pensez, vous devez avoir une idée de ce qu’ils veulent.