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— Ça, ce n’est pas difficile. C’est moi qu’ils veulent.

Volyova écouta avec attention Sajaki achever son rapport depuis la surface de la planète.

— Il n’est parvenu à Yellowstone que très peu d’informations sur Resurgam, surtout après la première mutinerie. Nous savons aujourd’hui que Sylveste a survécu au soulèvement, mais il a été renversé à son tour, dix ans plus tard, c’est-à-dire il y a dix ans. Il a été emprisonné – dans un luxe relatif, je dois dire – aux frais du nouveau régime, qui voyait en lui un instrument politique utile. Une telle situation eût été très propice, dans la mesure où les faits et gestes de Sylveste auraient été faciles à suivre. Elle nous aurait aussi mis en position de négocier avec des gens qui n’auraient eu que peu de scrupules à nous le livrer pieds et poings liés. Mais la situation est infiniment plus complexe à présent.

Sajaki fit une pause et Volyova remarqua qu’il avait légèrement pivoté sur lui-même, leur permettant de voir ce qu’il y avait derrière lui. Leur point de vue se modifia alors qu’ils passaient au-dessus de lui, mais Sajaki en avait conscience et procédait aux ajustements nécessaires afin que son visage reste constamment dans le champ des caméras. Un éventuel observateur placé sur l’une des mesas aurait trouvé assez bizarre en vérité cette silhouette silencieuse, tournée vers l’horizon, qui murmurait des incantations impossibles à deviner en pivotant lentement sur ses talons avec une précision quasi mécanique. Personne n’aurait pu deviner qu’il était en communication avec un vaisseau spatial en orbite. On l’aurait plutôt cru absorbé dans les rituels d’une folie particulière.

— Comme nous l’avons établi dès que nous avons été à portée de scan, la capitale, Cuvier, a été dévastée par des explosions. Comme nous avons aussi pu le déduire de l’avancement des travaux de reconstruction, ces faits se sont produits très récemment, selon les critères temporels de la colonie. Mes investigations sur place ont révélé que le second putsch – au cours duquel ces armes ont été utilisées – s’est produit il y a moins de huit mois. Cela dit, le soulèvement n’a pas complètement réussi. L’ancien régime contrôle toujours ce qui reste de Cuvier, bien que leur chef, Girardieau, ait été tué au cours du putsch. Les Inondationnistes du Sentier Rigoureux, qui sont à l’origine du coup de force, contrôlent la plupart des colonies environnantes, mais il semble qu’ils manquent de cohésion, et il se pourrait même qu’ils soient divisés en factions rivales. Au cours de la semaine que j’ai passée ici, il y a eu neuf attaques contre la cité, et certains soupçonnent des saboteurs internes : des agents infiltrés du Sentier Rigoureux travaillant de l’intérieur des ruines.

Sajaki parut ordonner ses idées et Volyova se demanda s’il n’éprouvait pas une vague sympathie pour les agents en question, bien que rien dans son expression ne permette de l’affirmer.

— En ce qui concerne mes propres actions, la première chose que j’ai faite a évidemment été d’ordonner à mon équipement de se désagréger. Il aurait été tentant de l’utiliser pour aller à Cuvier, mais ç’aurait été trop risqué. Cela dit, le trajet a été plus facile que je ne le craignais. À la périphérie, je me suis intégré à un groupe de techniciens qui travaillent sur les pipelines, au nord, et je me suis mêlé à eux pour entrer à Cuvier. Ils se sont montrés assez soupçonneux au départ, mais la vodka les a bientôt convaincus de me prendre à bord de leur véhicule. Je leur ai dit que nous la distillions à Phoenix, la colonie d’où j’avais prétendu venir. Ils n’ont jamais entendu parler de Phoenix, mais ils étaient absolument ravis de partager la gnôle.

Volyova hocha la tête. La vodka – et un sac de colifichets – avait été fabriquée à bord du bâtiment peu avant le départ de Sajaki.

— La plupart des gens vivent maintenant sous terre, dans des catacombes qui ont été creusées il y a cinquante ou soixante ans. L’air est à peu près respirable, bien sûr, mais je puis vous assurer qu’il y a plus agréable, et que l’on est en permanence au bord de l’hypoxie. L’effort exigé par l’escalade de cette mesa était considérable.

Volyova réprima un sourire. Pour que Sajaki se laisse aller à un tel aveu, c’est que l’exercice avait dû être une véritable agonie.

— D’après ce que j’ai entendu, le Sentier Rigoureux aurait accès à la technologie génétique martienne, poursuivit-il. Ce qui leur permettrait de respirer plus aisément, mais je n’en ai pas la preuve. Mes amis des pipelines m’ont aidé à trouver une chambre dans un hôtel où descendent les mineurs étrangers à la ville, ce qui collait tout à fait avec l’histoire que je leur avais racontée. Je n’irai pas jusqu’à dire que les conditions d’hébergement sont luxueuses, mais elles conviennent parfaitement à mon but, qui est, évidemment, la collecte de données. Au cours de mon enquête, j’ai glané beaucoup d’informations contradictoires, ou au mieux vagues.

Sajaki avait à présent effectué près d’un demi-tour sur lui-même. Le soleil était derrière son épaule droite, ce qui compliquait l’interprétation de son image, mais le vaisseau était automatiquement passé en lecture infrarouge et déchiffrait ses paroles grâce aux schémas sanguins mouvants de son visage.

— D’après des témoins oculaires, Sylveste et sa femme ont réussi à échapper à la tentative d’assassinat au cours de laquelle Girardieau a trouvé la mort, il y a huit mois, mais on ne les a pas revus depuis. Les gens à qui j’ai parlé, et les sources secrètes que j’ai sondées, me permettent de conclure que Sylveste aurait été à nouveau incarcéré, à l’extérieur de la ville, sans doute par l’une des factions du Sentier Rigoureux.

Volyova comprit avec un sentiment d’accablement où tout ça les menait : il y avait là-dedans, depuis le début, quelque chose de fatal, d’inéluctable. La seule différence, c’était que, cette fois, ça venait de ce qu’elle savait de Sajaki et non de l’homme qu’il traquait.

— Toute négociation avec le pouvoir local, quel qu’il soit, serait vaine, poursuivit Sajaki. Je ne crois pas que les autorités seraient en mesure de nous livrer Sylveste, même si elles le souhaitaient, ce qui est évidemment peu probable. Cela ne nous laisse, malheureusement, qu’une option.

Volyova tendit l’oreille. Il y venait enfin.

— Nous devons faire en sorte que la colonie dans son ensemble ait intérêt à nous livrer Sylveste, reprit Sajaki, un sourire radieux éclairant son visage sombre. Inutile de vous dire que j’ai déjà commencé à poser les jalons nécessaires. Volyova, dit-il, s’adressant directement à elle, je te laisse procéder à ta discrétion.

En temps normal, le fait d’avoir deviné avec une telle précision les intentions de Sajaki lui aurait peut-être procuré un peu de réconfort, mais pas cette fois. Elle n’éprouvait qu’une sorte d’horreur au ralenti, née de la soudaine conviction que, après tout ce temps, il allait lui demander de recommencer. Et surtout, de la quasi-certitude qu’elle s’exécuterait.

— Allez, dit Volyova. Ça ne va pas vous mordre.

— Je n’aime pas les scaphandres, triumvira, répondit Khouri en faisant un pas dans la blancheur de la pièce. Quelle saleté ! Je ne pensais vraiment pas en revoir, et encore moins en remettre un jour.

Quatre scaphandres les attendaient, appuyés contre le mur, dans le local d’entreposage à la blancheur oppressante adjacent à la Soute 2, où la séance d’entraînement devait avoir lieu, six cents niveaux en dessous de la passerelle.

— Écoutez-la ! fit l’une des deux autres femmes présentes. Elle va porter ce maudit truc pendant trois minutes, mais il faut l’entendre ! Ne vous mettez pas dans tous ces états, Khouri, ce n’est pas comme si vous deviez descendre avec nous.