— Merci du conseil, Sudjic. Je m’en souviendrai.
Sudjic haussa les épaules – ça lui aurait arraché la gueule de se fendre d’un sourire, se dit Khouri – et s’approcha du scaphandre qui lui était attribué, imitée par sa compagne, Sula Kjarval. Les scaphandres ressemblaient à des grenouilles exsangues qui auraient été éviscérées, disséquées, écartelées et épinglées sur une table verticale. Ils se trouvaient dans leur configuration la plus androforme, les jambes bien marquées et les bras étendus. Les mains n’avaient pas de doigts – d’ailleurs, il n’y avait pas véritablement de mains non plus, juste des ébauches d’ailerons dépouillés, bien que le costume puisse extrader, à volonté, les manipulateurs et les pseudopodes dont son utilisateur avait besoin.
Khouri connaissait bien les scaphandres, comme elle l’avait prétendu. Ils étaient rares, au Bout du Ciel ; c’étaient des articles d’importation, achetés aux négociants ultras qui se positionnaient autour de la planète déchirée par la guerre. Personne, au Bout du Ciel, n’avait les compétences nécessaires pour en fabriquer, autant dire que ceux dont disposait son camp revêtaient une valeur fabuleuse : c’étaient des objets emblématiques puissants, des cadeaux des Dieux.
Le scaphandre la scanna afin d’estimer ses mensurations, auxquelles l’intérieur se conforma, puis Khouri le laissa avancer et se mouler sur son corps en réprimant un picotement de claustrophobie. En quelques secondes, le scaphandre se verrouilla et s’emplit d’air-gel, grâce à quoi il pourrait effectuer des manœuvres qui auraient, sans cela, écrasé son occupante. La persona du scaphandre demanda à Khouri s’il y avait des petits détails qu’elle souhaitait modifier afin de personnaliser son ensemble d’armes et ses routines autonomes. Seules les armes légères seraient utilisées dans la Soute 2, naturellement. Les scénarios de combat qui allaient y être joués seraient un mélange indiscernable d’exercices réels, physiques, et d’utilisation simulée d’armes diverses et variées, mais chaque aspect du processus serait traité avec le plus grand sérieux. Et notamment le choix illimité des moyens qu’offrait le scaphandre afin d’éliminer les ennemis qui auraient eu le malheur de s’égarer dans sa sphère de supériorité.
Elles étaient trois, en plus de Khouri, qui était seule à ne pas être sérieusement concernée par l’opération de surface. Volyova devait prendre la tête de l’opération. Khouri avait déduit de leurs conversations qu’elle était née dans l’espace, mais elle s’était rendue sur plus d’une planète et avait acquis les réflexes appropriés, presque instinctifs, qui amélioraient les chances de survie en cas d’expédition de surface, et d’abord un profond respect pour les lois de la gravité. Il en allait de même pour Sudjic ; elle était née dans un habitat, peut-être un gobe-lumen, mais avait visité assez de mondes pour avoir appris à bouger. Sa minceur ascétique – il semblait qu’elle n’aurait pu mettre les pieds sur une grosse planète sans se rompre tous les os – n’avait pas abusé Khouri un seul instant ; Sudjic était comme un bâtiment conçu par un architecte de génie, qui connaissait précisément les tensions auxquelles devait obéir chaque articulation et chaque étai, et aurait mis un point d’honneur esthétique à n’autoriser aucune tolérance additionnelle. Kjarval, la femme qui ne la quittait jamais, était différente. Contrairement à son amie, elle n’arborait aucun caractère chimérique extrême ; tous ses membres et organes étaient les siens. Mais Khouri n’avait jamais connu une humaine de son espèce. Son visage était mince et étroit, comme optimisé pour un environnement aquatique non spécifié. Elle avait des yeux de chat, des globes rouges, sans pupilles, ornés d’un quadrillage. Ses narines et ses oreilles étaient réduites à des ouvertures striées, et sa bouche à une fente à peu près inexpressive. Elle remuait à peine les lèvres en parlant, mais affichait en permanence une expression de douce exaltation. Elle ne portait pas de vêtements, même dans la fraîcheur relative de la salle de stockage des scaphandres, et pourtant, elle n’avait pas l’air vraiment nue. On aurait plutôt dit qu’elle avait été plongée dans un polymère infiniment flexible, à séchage rapide. En d’autres termes, c’était une vraie Ultra, d’origine incertaine, mais presque certainement non darwinienne. Khouri avait entendu des histoires de sous-espèces humaines issues du génie génétique, cultivées sous la glace de mondes comme Europe, ou de créatures marines bio-adaptées pour la vie dans des vaisseaux spatiaux entièrement emplis d’eau. Sula paraissait être un monstre hybride, l’incarnation vivante de ces mythes. Cela dit, il se pouvait qu’elle soit tout autre chose ; qu’elle se soit, par exemple, affublée de ces transformations par goût. Peut-être n’avaient-elles ni but ni raison, mais il se pouvait aussi qu’elles servent à masquer une identité radicalement différente. Enfin, peu importait au fond ; elle avait vu des quantités de mondes, et c’était apparemment tout ce qui comptait.
Sajaki connaissait aussi beaucoup de mondes, évidemment, mais il était déjà sur Resurgam, et le rôle qu’il allait jouer dans la récupération de Sylveste n’était pas clair. Pas plus que le moment où ça arriverait – si ça arrivait. Du triumvir Hegazi, Khouri ne savait pas grand-chose, mais elle avait déduit de certaines remarques incidentes qu’il n’avait jamais mis les pieds dans un endroit qui ne soit entièrement fabriqué de main d’homme. Pas étonnant que Sajaki et Volyova l’aient relégué aux aspects les plus administratifs de leur mission. Le moment venu, il ne serait pas autorisé à descendre sur Resurgam. Il n’en avait d’ailleurs pas l’intention.
Restait Khouri. Son expérience était indiscutable. Contrairement à tous les autres membres de l’équipage, il était prouvé qu’elle était née et avait vécu sur une planète, et elle avait véritablement pris part à l’action sur l’un de ces mondes. Il était probable – en tout cas, rien de ce qu’elle avait entendu ne venait contredire ce fait – qu’elle s’était trouvée, au Bout du Ciel, dans des situations beaucoup plus graves que toutes celles que l’équipage avait affrontées hors du vaisseau. Ils n’avaient jamais mené que des expéditions commerciales, ou simplement touristiques. Ils en étaient arrivés à se targuer de vivre enfermés comme des éphémères. Khouri s’était parfois trouvée dans des situations où le simple fait de survivre paraissait impensable. Et pourtant, comme elle avait toujours été une combattante compétente, et qu’elle avait de la chance, il faut bien le dire, elle s’en était sortie relativement indemne.
Personne, à bord du vaisseau, ne le contestait.
« Ce n’est pas que nous ne voulions pas de vous, avait dit Volyova, peu après l’incident avec l’arme secrète. Loin de là. Je n’ai aucun doute que vous vous débrouilleriez aussi bien que nous dans un scaphandre, et vous ne seriez pas pétrifiée par les détonations.
— Alors je…
— Mais je ne peux pas prendre le risque de perdre un second artilleur. »
Cette conversation avait eu lieu dans la chambre-araignée, mais Volyova avait baissé la voix malgré tout.
« Il suffit que trois personnes descendent sur Resurgam, ce qui veut dire que nous n’aurons pas besoin de vous. Nous savons, Sudjic, Kjarval et moi, utiliser les scaphandres. En fait, nous avons déjà commencé l’entraînement.
— Laissez-moi au moins m’entraîner avec vous. »
Volyova avait levé la main, comme pour écarter la suggestion, puis elle s’était aussitôt ravisée.
« D’accord, Khouri. Vous participerez aux séances d’entraînement. Mais ça ne veut rien dire, compris ? »
Oh oui, elle comprenait. Depuis que Khouri avait raconté à Volyova qu’elle était une taupe infiltrée à bord par un autre équipage, leurs rapports avaient changé. La Demoiselle l’avait depuis longtemps complimentée pour sa petite histoire, qui semblait avoir parfaitement marché, jusqu’à la ruse dont elle avait fait preuve en évitant, délibérément, de citer le nom de la Galatée – qui n’avait absolument rien à voir là-dedans, bien sûr. Volyova l’avait déduit toute seule, ce qui lui avait permis de retirer une petite satisfaction de l’affaire. C’était cousu de fil blanc, mais Volyova était tombée dans le panneau, et c’était le principal. Elle avait aussi gobé que le Voleur de Soleil était un programme d’infiltration de conception humaine, et pour l’instant sa curiosité semblait satisfaite. Elles étaient maintenant à peu près à égalité : elles avaient toutes les deux quelque chose à cacher au reste de l’équipage, même si ce que Volyova croyait savoir sur Khouri n’avait rien à voir avec la réalité.