« Compris, avait dit Khouri.
— Cela dit, c’est vraiment dommage. J’ai l’impression que vous avez toujours voulu rencontrer Sylveste. Vous en aurez l’occasion, évidemment, quand nous l’aurons amené à bord… »
Khouri avait souri.
« Il faudra que je m’en contente, hein ? »
La Soute 2 était une jumelle vide de la cache d’armes, où étaient entreposées les armes secrètes.
Contrairement à l’autre, elle était pressurisée au niveau d’une atmosphère terrestre. Ce n’était pas une extravagance ; c’était la plus grosse poche d’air respirable à bord du gobe-lumen, et elle servait de réservoir d’air aux régions normalement sous vide du vaisseau, quand des êtres humains avaient besoin de s’y rendre sans équipement pressurisé.
Normalement, l’accélération aurait fourni un g de gravité illusoire le long de l’axe longitudinal du bâtiment, qui était aussi celui de la soute. Mais la poussée avait été réduite depuis que le bâtiment était en orbite autour de Resurgam, et la gravité artificielle était produite par la rotation de la soute, qui était plus ou moins cylindrique, de sorte que la force de gravité s’exerçait perpendiculairement à l’axe longitudinal, et vers l’extérieur par rapport au centre. La gravité étant à peu près nulle au centre, les objets flottaient librement pendant des minutes entières avant de dériver lentement, mais inexorablement, vers la périphérie, après quoi le souffle croissant de l’air – en rotation, lui aussi – les entraînait plus vite et plus bas. Mais rien ne « tombait » à la verticale dans la soute, au moins pas du point de vue d’un individu debout sur la paroi en rotation.
Elles entrèrent à un bout du cylindre, par une porte blindée dont la paroi interne était criblée de marques d’impact et de cratères causés par les projectiles. Toutes les surfaces visibles de la soute étaient pareillement maculées. Pour autant que Khouri puisse en juger (et les protocoles d’amplification optique du scaphandre faisaient que sa vision portait aussi loin qu’elle voulait), il n’y avait pas un mètre carré de la surface de la chambre qui n’ait été endommagé, rayé, impacté, gondolé, ravagé, fondu, calciné ou corrodé par une arme d’une sorte ou d’une autre. La paroi intérieure, qui avait peut-être été métallisée, dans un lointain passé, était à présent violette, comme une cicatrice métallique généralisée. Elle était éclairée non par une source lumineuse fixe, mais par des douzaines de drones équipés de projecteurs à lumière actinique. Ces drones se déplaçaient constamment, comme un essaim de vers luisants animés de mouvements frénétiques, avec pour résultat qu’aucune ombre de la chambre ne restait immobile plus d’une seconde, et qu’il était impossible de regarder plus d’une seconde dans une direction donnée sans qu’une source lumineuse aveuglante traverse le champ visuel, oblitérant tout le reste.
— Vous êtes sûre que vous y arriverez ? demanda Sudjic alors que la porte se refermait derrière elles. Surtout n’endommagez pas ce scaphandre. Si vous l’abîmez, vous le remboursez, c’est clair ?
— Tâchez plutôt de ne pas abîmer le vôtre, rétorqua Khouri, qui passa sur un canal réservé et s’adressa à Sudjic seule : C’est mon imagination, ou vous avez une dent contre moi ?
— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
— Je pense que ça pourrait avoir un rapport avec Nagorny, répondit Khouri, qui marqua une pause.
Il lui était venu à l’esprit que les canaux réservés n’étaient peut-être pas aussi réservés que ça, mais d’un autre côté, tout ce qu’elle pourrait dire était déjà parfaitement clair pour quiconque pourrait surprendre ses paroles. Et surtout Volyova.
— Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé avec lui, si ce n’est que vous étiez proches, tous les deux.
— Proches n’est pas le terme exact, Khouri.
— Amants, alors. Je ne voulais pas vous offenser.
— Ne vous en faites pas pour ça, mon petit. C’est bien trop tard.
— Hé, vous deux ! coupa la voix de Volyova. Vous descendez sur la paroi de la chambre !
Elles obtempérèrent en réglant leurs scaphandres sur amplification réduite et sautèrent de la plate-forme ménagée au bout du cylindre. Elles étaient en apesanteur depuis l’instant où elles étaient entrées dans la soute, mais en descendant vers la paroi elles acquirent une vitesse tangentielle et retrouvèrent un poids illusoire. Le changement était mineur, amorti par l’air-gel, mais il était suffisamment sensible pour engendrer une impression de haut et de bas.
— Je comprends que vous m’en vouliez, reprit Khouri.
— Ben voyons !
— J’ai accepté son poste. Je remplis son rôle. Après… après ce qui lui est arrivé, tout d’un coup, voilà que je prends sa place, poursuivit Khouri en s’efforçant bravement de parler sur un ton raisonnable, comme si elle n’en faisait pas une affaire personnelle. Je pense que j’éprouverais la même chose, à votre place. En fait, j’en suis sûre. Mais ce n’est pas pour ça que c’est juste. Je ne suis pas votre ennemie, Sudjic.
— Ne vous faites pas d’illusions.
— À quel sujet ?
— Vous ne comprenez pas le dixième de ce qui est en cause.
Sudjic avait positionné son scaphandre près de celui de Khouri : des armures blanches, lisses, dressées devant les parois ravagées de la pièce. Khouri avait vu des images de baleines blanches, fantomatiques, qui vivaient – ou qui avaient vécu, elle ne savait plus très bien – dans les océans de la Terre. Des bélugas, leur nom avait choisi ce moment pour lui revenir à l’esprit.
— Écoutez-moi, reprit Sudjic. Vous me croyez assez simpliste pour vous détester uniquement parce que vous avez pris la place de Boris ? Allons, Khouri, ne m’insultez pas.
— Ce n’est pas mon intention, croyez-le bien.
— Si je vous déteste, Khouri, c’est pour une raison parfaitement valable. C’est parce que vous êtes à elle, cette Volyova, lança-t-elle, crachant ce dernier mot dans un hoquet de pure détestation. Vous êtes son jouet. Je la hais, alors il est naturel que je haïsse ce qui est à elle ; surtout ceux qu’elle apprécie. Et si je trouvais un moyen de détruire une chose qui lui appartient, vous imaginez que je me retiendrais ?
— Je n’appartiens à personne, répondit Khouri. Je ne suis pas à Volyova, ni à personne, d’ailleurs.
Elle se détesta aussitôt de protester aussi vigoureusement, puis elle se mit à détester Sudjic, qui l’avait poussée à se justifier ainsi.
— De toute façon, ce ne sont pas vos oignons. Vous voulez que je vous dise, Sudjic ?
— Je brûle de vous entendre.
— D’après mes informations, Boris n’était pas particulièrement sain d’esprit. Volyova l’a moins rendu fou qu’elle n’a essayé d’utiliser sa folie de façon constructive. (Elle sentit que son scaphandre décélérait, la déposant en douceur sur la paroi décrépite.) Bon, ça n’a pas marché. Et alors ? Vous étiez peut-être faits l’un pour l’autre.