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— Ça devient trop philosophique pour moi, lâcha Kjarval en esquivant une salve de rayons.

— Si nous avons cette conversation, poursuivit obstinément Khouri, en élevant la voix pour couvrir les interventions de Sudjic, c’est que nous ne savons pas à qui nous avons affaire. Nous devons partir du principe qu’ils sont hostiles. Autant dire que nous avons intérêt à les éliminer avant qu’ils ne mettent leurs projets à exécution.

— Je pense que vous feriez la connerie de votre vie, Khouri.

— Ouais, comme vous me l’avez aimablement fait remarquer, je ne descendrai pas sur la planète, de toute façon.

— Amen !

— Euh… les filles… bredouilla Kjarval, qui avait remarqué ce que Khouri et Sudjic mettraient encore un moment à intégrer. Je n’aime pas la tournure que ça prend…

Ce qu’elle avait vu, c’était que les poignets des trois scaphandres se morphaient, extradant des armes encore informes. Elle avait l’impression d’assister au gonflage accéléré d’un ballon en forme d’animal.

— Descendez-moi ces salauds, dit Khouri d’une voix si calme qu’elle prit presque peur. Tir convergent sur le scaphandre de gauche. Mode puisant, puissance de feu minimale, dispersion conique avec balayage latéral.

— Depuis quand est-ce vous qui…

— Faites ce que je dis, Sudjic ! ordonna-t-elle en faisant feu.

Kjarval l’imita aussitôt. Les trois femmes étaient maintenant à dix mètres l’une de l’autre et arrosaient l’ennemi. Les pulsations d’antimatière accélérée étaient simulées… évidemment. Si elles avaient été réelles, il ne serait pas resté de quoi se tenir debout dans la soute.

Il y eut un éclair si aveuglant que Khouri eut l’impression qu’il plongeait ses doigts griffus dans ses globes oculaires. La commotion était trop intense pour avoir été simplement simulée. La détonation lui parut presque anodine par comparaison, mais sa violence suffit à l’envoyer valdinguer sur la paroi maculée de la soute. Elle eut l’impression qu’elle était tombée sur le matelas d’une chambre d’hôtel minable. L’espace d’un instant, son scaphandre resta inerte et, lorsque sa vision se rétablit, elle constata que l’afficheur de données devait être grillé, car il s’était mué en un salmigondis indéchiffrable. Les données restèrent incompréhensibles pendant quelques secondes d’agonie, puis le cerveau de secours du scaphandre s’activa. L’affichage réinitialisé était plus rudimentaire, mais au moins il avait un sens : il listait ce qui avait été détruit, comme la plupart des armes principales, irrémédiablement hors d’usage, et les fonctions résiduelles du scaphandre, dont l’autonomie était réduite de moitié, sa persona se réduisant à une machine autiste. On constatait une diminution drastique de la servo-assistance de trois des articulations. Il avait perdu sa capacité de vol, tant que les protocoles de réparation ne seraient pas intervenus, du moins, or ils avaient besoin d’un minimum de deux heures pour mettre au point une solution de remplacement.

Oh, et d’après les diodes qui affichaient les données bio-médicales, elle avait perdu un membre supérieur, sectionné au niveau du coude.

Elle s’assit comme elle put et – bien que tous ses instincts lui disent qu’elle ferait mieux de chercher un abri et de regarder autour d’elle – elle ne put s’empêcher d’inspecter son membre mutilé. Son bras droit était amputé juste à l’endroit spécifié par le relevé médical, et le moignon formait un magma de chair, d’os et de métal calcinés. S’il fallait en croire les relevés, l’air-gel avait dû prendre en masse sur le bout de bras restant, afin de limiter la perte de sang et la baisse de tension. Elle ne souffrait pas, évidemment – autre aspect pour lequel la simulation était d’un réalisme absolu, le scaphandre devant court-circuiter les centres de la douleur pour le moment.

Enfin, tout ça, c’étaient des suppositions…

La déflagration lui avait fait perdre tous ses repères. Elle regarda autour d’elle, mais l’articulation de la tête du scaphandre était aussi détraquée. Il y avait beaucoup de fumée, tout à coup. Des tourbillons planaient dans l’air ventilé de la soute. L’éclairage intermittent fourni par les drones aéroportés ne produisait plus à présent qu’un effet stroboscopique balbutiant. Les épaves de deux scaphandres gisaient dans un coin, et à en juger par leur état de délabrement, ils avaient été atteints par des décharges répétées. Ils étaient tellement détériorés qu’elle ne pouvait dire s’ils étaient – ou avaient été – occupés. Un troisième scaphandre, moins gravement endommagé, et dont l’occupant était peut-être seulement assommé, comme elle l’avait été, gisait à dix ou quinze mètres de là, le long de la paroi incurvée, calcinée. Les pit-bulls étaient repartis, à moins qu’ils n’aient été détruits. Impossible à dire.

— Sudjic ? Kjarval ?

Silence. Même sa propre voix n’était pas très audible. En tout cas, il n’y eut pas de réponse. Les intercoms étaient endommagés, elle le voyait, à présent – un détail sur le relevé des dégâts qu’elle avait ignoré jusqu’à présent. Mauvais, Khouri, très mauvais.

Avec tout ça, elle n’avait pas la moindre idée de l’identité de l’ennemi.

Le bras du scaphandre endommagé se réparait de seconde en seconde, les parties calcinées tombant à terre et la peau extérieure s’étirant pour envelopper le moignon. C’était un peu répugnant à observer. Pourtant, Khouri avait déjà plusieurs fois assisté à ce spectacle, au Bout du Ciel, lors d’une kyrielle d’autres simulations. Ce qui était vraiment écœurant, c’était de savoir que ses propres blessures ne pouvaient bénéficier de ce genre de réparation instantanée. Elles devraient attendre l’évacuation médicale de la zone.

L’autre scaphandre, moins amoché, se mit à bouger et se releva exactement comme elle. L’autre scaphandre avait tous ses membres, et la plupart de ses armes, encore opérationnelles, étaient visibles par diverses ouvertures ; elles se braquèrent sur Khouri, comme une douzaine de cobras prêts à frapper.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle avant de se rappeler que l’intercom était coupé, probablement pour de bon.

Du coin de l’œil, elle vit deux masses caparaçonnées émerger des bancs de fumée languide, fuligineuse. Qui cela pouvait-il bien être ? Les restes des trois scaphandres qui étaient arrivés avec les pit-bulls, ou ses compagnes ?

L’unique scaphandre doté d’armes s’approchait d’elle, très, très lentement, comme si elle était une bombe qui pouvait exploser à tout moment. Le scaphandre s’arrêta, resta parfaitement immobile. Son enveloppe s’efforçait d’imiter, avec un succès très modéré, la combinaison de couleurs des parois de la chambre et des rideaux de fumée. Khouri se demanda comment son propre scaphandre s’en tirait. Sa visière était-elle opaque ou transparente ? C’était impossible à dire de l’intérieur, et les relevés minimalistes ne le disaient pas ; si celui qui avait les armes voyait un visage humain, cela l’inciterait-il à tirer ou au contraire à retenir son feu ? Khouri avait braqué ses armes encore utilisables sur la silhouette, mais rien de ce qu’elle voyait ne lui disait si elle visait l’ennemi ou une camarade réduite au mutisme.

Elle tenta de lever son bras encore valide vers son propre visage, comme pour demander à son adversaire d’éclaircir sa visière.

L’autre tira.

Khouri eut l’impression de prendre dans l’estomac un coup de bélier qui la colla à la paroi. Son scaphandre se mit à hurler et toutes sortes de signaux incompréhensibles défilèrent dans son champ de vision. Il y eut un rugissement : les armes encore à sa disposition se livraient toutes en même temps à un véritable tir de barrage.

Et merde ! se dit Khouri. Ça faisait vraiment mal, à un niveau viscéral, révélateur du fait que ce n’était plus une simulation.