Elle se relevait tant bien que mal lorsqu’une nouvelle décharge la frôla avec fracas. La troisième l’atteignit à la cuisse. Elle partit à la renverse, les deux bras battant l’air à la limite de son champ de vision. Il y avait quelque chose qui n’allait pas avec ses bras ; ou, plus précisément, quelque chose qui allait alors que ça n’aurait pas dû : ils étaient intacts. Rien n’indiquait que l’un d’eux venait d’être sectionné.
— Bordel de… Mais qu’est-ce qui se passe ?
L’attaque se poursuivait, chaque décharge la renvoyant en arrière.
— Ici Volyova ! fit une voix qui n’avait rien de calme et de détaché. Écoutez-moi bien, toutes ! Il y a quelque chose qui cloche dans le scénario ! Je vous demande de cesser le feu !
Khouri heurta la paroi avec une violence telle qu’elle ressentit le choc sur sa colonne vertébrale, malgré le matelas d’air-gel. Elle s’était fait mal à la cuisse, et le scaphandre était impuissant à soulager la douleur.
Ce n’est plus de la frime, se dit-elle.
Les armes étaient bien réelles, à présent. Ou du moins celles qui appartenaient au scaphandre de son adversaire.
— Kjarval ! dit Volyova. Kjarval ! Je vous ordonne de cesser le tir ! Vous allez tuer Khouri !
Mais Kjarval – Khouri devina que c’était elle qui l’attaquait – n’écoutait pas, n’était pas capable d’écouter ou, plus terrifiant, ne pouvait pas se retenir.
— Kjarval ! ordonna à nouveau Volyova, si vous n’arrêtez pas, je vais être obligée de vous désarmer !
Kjarval n’en fit rien. Elle continua à tirer, et chaque impact faisait à Khouri l’effet d’une déchirure. Elle se tortillait sous le déluge de feu comme si elle tentait désespérément de se frayer un chemin à coup de griffes dans l’alliage torturé de la chambre vers le sanctuaire qui se trouvait de l’autre côté.
C’est alors que Volyova descendit du milieu de la soute, où elle se tenait, apparemment invisible, depuis le début. Tout en descendant, elle ouvrit le feu sur Kjarval, avec les armes les plus légères à sa disposition, mais avec une force croissante. Kjarval contra en dirigeant une partie de son tir vers le haut, vers Volyova qui fondait sur elle. Les tirs atteignirent Volyova, laissant des cicatrices noires sur sa cuirasse, détachant des fragments au tégument flexible, arrachant les armes que son scaphandre s’efforçait d’extruder et de déployer. Mais Volyova ne lui laissait pas de répit. La combinaison de Kjarval commença à se recroqueviller, à perdre son intégrité. Ses armes devinrent folles, manquèrent leur but, commencèrent à arroser tous les coins de la soute au hasard.
Alors – il n’avait pas pu se passer plus d’une minute depuis le moment où elle s’était mise à tirer sur Khouri –, Kjarval s’affaissa contre la paroi. Son scaphandre, aux endroits où il n’était pas noirci par les tirs de lasers, était un patchwork de couleurs psychédéliques criardes et de textures hypergéométriques en morphing ultra-rapide, d’où émergeaient des armes et des accessoires à moitié finalisés. Ses membres étaient agités de mouvements frénétiques, spasmodiques, et extradaient avant de les réintégrer des bourgeons de manipulateurs et des ébauches de mains humaines grandes comme des menottes de bébé.
Khouri se releva, étouffa un cri de douleur en portant son poids sur sa cuisse. Son scaphandre était une masse inerte qui se rigidifiait autour d’elle, mais elle réussit tant bien que mal à marcher, ou du moins à se traîner, vers l’endroit où gisait Kjarval.
Volyova et une autre forme en scaphandre – sans doute Sudjic – étaient déjà auprès d’elle, penchées sur ce qui restait de son scaphandre, essayant de comprendre quelque chose à l’affichage de données médicales.
— Elle est morte, déclara Volyova.
14
Le jour où les nouveaux venus s’annoncèrent, Sylveste fut réveillé par une lumière aveuglante, implacable, qui lui blessa les yeux. Il leva le bras dans une attitude défensive en attendant que ses optiques effectuent leur cycle d’initialisation. Il était à peu près inutile de lui parler dans ces moments-là, et Sluka s’en était manifestement rendu compte. Ses yeux avaient perdu tellement de leurs fonctionnalités qu’il leur fallait plus longtemps que jamais pour se réinitialiser. Sylveste endura une interminable succession de messages d’erreur et de mises en garde qui se traduisaient par de petits picotements de douleur spectrale alors que les organes endommagés testaient des modes de fonctionnement devenus critiques.
Il était à moitié conscient du fait que Pascale était assise dans le lit, à côté de lui, les draps remontés sur la poitrine.
— Vous feriez mieux de vous lever, tous les deux, dit Sluka. J’attends dehors pendant que vous mettez quelque chose.
Ils s’habillèrent précipitamment. Sluka attendait devant la porte, avec deux gardes discrètement armés. Ils escortèrent Sylveste et sa femme jusqu’à la salle commune de Mantell, où un groupe matinal d’Inondationnistes du Sentier Rigoureux était réuni autour d’un écran mural panoramique. Sur la table étaient posés des rations de petit déjeuner et des brocs de café auxquels personne n’avait touché. Sylveste en déduisit que ce qui était arrivé, quoi que ce soit, avait coupé l’appétit à tout le monde. L’explication était évidemment sur l’écran. Il entendit une voix rauque, comme amplifiée par un haut-parleur. Il régnait un tel brouhaha dans la pièce qu’il n’arrivait à saisir que des bribes de phrases. Bribes qui répétaient malheureusement son propre nom, à des intervalles trop fréquents, et prononcés par la personne qui crevait l’écran – quelle qu’elle soit.
Il s’avança vers l’écran, conscient du fait que les spectateurs lui manifestaient un respect qu’on ne lui avait pas témoigné depuis des dizaines d’années. Maintenant, il se pouvait que ce soit seulement la pitié qu’on accordait à un condamné…
Pascale se matérialisa à son côté.
— Tu reconnais cette femme ? demanda-t-elle.
— Quelle femme ?
— Celle qui est sur l’écran. Là, devant toi.
Sylveste ne voyait d’elle qu’une forme oblongue, pointilliste, composée de pixels gris-argent.
— Mes yeux ne voient pas très bien la vidéo, reprit-il à l’intention de Sluka autant que de Pascale. Et je n’entends rien, non plus. Tu ferais mieux de me dire ce que je rate.
À cet instant, Falkender sortit de la foule.
— Vous voulez que je procède à un rajustement neural ? J’en aurais pour un instant…
Il emmena Sylveste dans une pièce à l’écart. Pascale et Sluka leur emboîtèrent le pas. Une fois au calme, l’homme ouvrit sa trousse et en sortit quelques instruments étincelants.
— Vous allez me dire que ça ne me fera aucun mal, avança Sylveste.
— Je ne m’y risquerais pas, même en rêve, répondit Falkender. Ce serait très éloigné de la vérité, hein ?
Il claqua des doigts pour attirer l’attention soit d’un assistant, soit de Pascale, le champ visuel de Sylveste était trop restreint pour qu’il fasse la différence.
— Allez chercher une tasse de café pour le patient, dit-il. Ça lui changera les idées. De toute façon, quand il verra ce qu’il y a sur cet écran, il devrait lui falloir quelque chose de plus fort.
— C’est si moche que ça ?
— Je crains que Falkender ne plaisante pas, confirma Sluka.
— Vous avez pourtant l’air de bien vous amuser, fit Sylveste.
Il se mordit les lèvres, tétanisé par la première décharge de souffrance provoquée par les coups de sonde de Falkender. Cela dit, la douleur n’empira pas au cours de l’opération.