— Vous m’annoncez la fin de mes souffrances ? Ça paraissait assez important pour que vous me tiriez du lit.
— Les Ultras se sont pointés, dit Sluka.
— Ça, je l’avais compris tout seul. Qu’ont-ils fait ? Ils se sont posés en navette au milieu de Cuvier ?
— Rien d’aussi ostensible. Pour le moment. Le pire reste peut-être à venir.
Quelqu’un lui fourra une chope dans les mains. Falkender cessa son intervention pour laisser Sylveste avaler une gorgée. Le café était âcre et pas vraiment chaud, mais réussit à le calmer un peu. Il entendit Sluka dire :
— Ce que vous avez vu sur l’écran est un message audiovisuel qui passe en boucle depuis trente minutes, maintenant.
— Émis par le vaisseau ?
— Non. On dirait qu’ils ont réussi à pirater notre boucle comsat. Leur message est une sorte de passager clandestin de nos transmissions normales.
Sylveste hocha la tête et regretta aussitôt ce mouvement.
— Ils craindraient donc d’être détectés.
À moins, se dit-il, que ce ne soit un moyen d’affirmer leur supériorité technologique absolue sur nous : ils ont les moyens de détourner et de manipuler nos systèmes de transmission de données. C’était le plus vraisemblable. Cette arrogance était typique non seulement du comportement des Ultras, mais d’un équipage ultra en particulier. Pourquoi annoncer sa présence comme tout le monde quand on pouvait faire tout un show et impressionner les indigènes ? Mais il n’avait pas besoin qu’on lui confirme qui étaient ces gens. Il les avait reconnus à l’instant où le bâtiment était entré dans le système.
— Question suivante, reprit-il. À qui le message était-il adressé ? Ils croient encore qu’il existe ici une sorte d’autorité planétaire avec laquelle ils pourraient négocier ?
— Non, répondit Sluka. Le message était adressé aux habitants de Resurgam, sans distinction d’affiliation politique ou culturelle.
— Très démocratique, commenta Pascale.
— En réalité, dit Sylveste, je doute que la démocratie entre en ligne de compte. Pas si j’ai bien deviné à qui nous avons affaire.
— À propos, reprit Sluka, vous ne m’avez jamais vraiment expliqué pourquoi ces gens seraient…
Sylveste l’interrompit :
— Avant que nous entrions dans les détails, vous ne pensez pas que vous devriez me laisser voir le message ? D’autant que j’ai l’impression de jouer un rôle personnel dans l’affaire.
Falkender rangea ses instruments dans sa trousse et fit un pas en arrière.
— Là, annonça-t-il. Je vous avais dit qu’il y en avait pour une minute. Maintenant, vous pouvez vous connecter directement sur l’écran. Faites-moi une faveur ajouta-t-il avec un sourire, et promettez-moi de ne pas tuer le messager. D’accord ?
— Laissez-moi voir le message, répondit Sylveste, et je prendrai ma décision.
Ça devait être encore pire que tout ce qu’il craignait.
Il s’avança à nouveau vers l’écran. La salle était moins pleine de gens, tout le monde s’étant dispersé à regret pour vaquer à ses occupations. La femme qui parlait était plus audible, et il reconnut dans son discours les cadences des phrases déjà entendues précédemment. Le message était donc assez bref. Ce qui était inquiétant en soi. Qui aurait parcouru des années-lumière d’espace interstellaire pour annoncer en deux mots son arrivée dans les parages d’une colonie ? Des gens qui se fichaient pas mal d’avoir l’air aimables, et dont les exigences étaient d’une clarté absolue. Encore une fois, ce soupçon s’accordait bien avec ce qu’il savait déjà de cet équipage dont il pensait qu’il était venu le chercher. Ces gens n’avaient jamais été très bavards.
Il ne voyait pas encore son visage, mais la voix lui disait quelque chose. Des souvenirs qui remontaient à bien des années. Lorsqu’il retrouva la vue – après que Falkender eut procédé à quelques réglages –, il se souvint.
— Qui est-ce ? demanda Sluka.
— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, elle s’appelait Ilia Volyova, répondit Sylveste avec un haussement d’épaules. Était-ce ou non son vrai nom, je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que, si elle vous menace de quelque chose, elle est tout à fait capable de tenir parole.
— Et… c’est quoi ? Le capitaine ?
— Non, répondit Sylveste, un peu hagard. Non, ce n’est pas le capitaine.
Le visage de la femme n’avait rien de remarquable. Un teint pâle, presque monochrome, des cheveux noirs, courts, et une structure osseuse à mi-chemin de l’elfe et de la tête de mort, encadrant des yeux étroits, légèrement bridés, enfoncés dans leurs orbites, et qui exprimaient peu de compassion. Elle avait remarquablement peu changé. Mais c’était tout le but des Ultras ; si des décennies subjectives avaient passé pour Sylveste depuis leur dernière rencontre, pour Volyova, les années s’étaient peut-être comptées sur les doigts d’une main. Il en avait vécu dix ou vingt fois plus. Pour elle, leur dernière rencontre appartenait à un passé relativement récent, alors que pour Sylveste cet événement était relégué dans les annales poussiéreuses de l’histoire. Ce qui le désavantageait, évidemment. Ses tropismes – les aspects les plus prévisibles de son comportement – étaient encore présents à l’esprit de Volyova ; c’était un adversaire de fraîche date. Au contraire, Sylveste avait eu du mal à reconnaître sa voix, et il n’arrivait pas à se rappeler si elle s’était montrée plus ou moins sympathique avec lui, lors de leur précédente rencontre. Tout finirait par lui revenir, évidemment, mais cette lenteur de réaction conférait à Volyova un avantage indéniable.
Étrange, vraiment. Il s’attendait – stupidement, peut-être – à ce que ce soit Sajaki qui fasse cette annonce. Pas le vrai capitaine, évidemment, sinon pourquoi seraient-ils venus le chercher ? Le capitaine devait être à nouveau malade.
Mais alors, où était Sajaki ?
Il s’obligea à chasser ces questions de son esprit pour se concentrer sur les paroles de Volyova.
Après deux ou trois répétitions, il connaissait son monologue par cœur. Le message était assez laconique, en vérité. Ils savaient ce qu’ils voulaient, ces Ultras. Et ils savaient ce que ça leur coûterait.
« Je m’appelle Ilia Volyova, membre du Triumvirat du gobe-lumen Spleen de l’Infini. »
Ainsi s’ouvrait son intervention. Pas un bonjour. Pas une expression de gratitude envers les forces qui leur avaient permis de traverser l’espace et d’arriver jusqu’à Resurgam. Sylveste savait que ce n’était pas le genre d’Ilia Volyova. Il avait toujours pensé que c’était la plus calme de la bande. Elle paraissait préférer s’occuper de ses armes d’épouvante plutôt que s’investir dans des relations sociales normales. Il avait entendu plus d’une fois les autres membres de l’équipage dire en riant – pourtant, ce n’étaient pas exactement des rigolos – que Volyova préférait la compagnie des rats indigènes du vaisseau à celle de ses compagnons de bord.
Et peut-être qu’ils ne disaient pas ça pour rire.
« Je m’adresse à vous depuis l’orbite de votre planète, continuait-elle. Nous avons étudié votre niveau d’évolution technologique et conclu que vous ne constituiez pas une menace pour nous sur le plan militaire… » Elle avait marqué une pause avant de poursuivre sur un ton qui rappelait à Sylveste celui d’une institutrice tançant un élève indiscipliné, qui regarderait par la fenêtre pendant la leçon, ou qui n’aurait pas nettoyé son compad, par exemple :
« Cela dit, tout acte considéré comme une tentative délibérée de nous causer des dommages serait sanctionnée par des représailles d’une sévérité démesurée. (À ce stade, elle s’autorisa un sourire.) Ce ne serait pas œil pour œil, dent pour dent, si je puis dire, ce serait plutôt pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule. Nous avons les moyens de détruire, de notre position, une ou plusieurs de vos colonies. »