— Bien le bonsoir. Comment vont nos chasseurs de chapelle ?
— Plutôt bien, répondit Valeria.
Un instant, la jeune femme songea à l’interroger sur l’endroit où se situait la croix MacPhermus, mais elle se ravisa. Elle préférait se débrouiller seule et éviter que tout le village ne soit au courant dans l’heure…
Rose Dwight s’éloigna avec un petit air goguenard qui en disait long sur ce qu’elle soupçonnait.
— Ça y est, soupira Valeria, tout le monde va penser qu’on est ensemble…
Peter se redressa.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Ce serait trop long à t’expliquer, mais dans le coin, le charme hollandais et la passion espagnole, ça enflamme les imaginations… Au fait, tu sais où c’est, la croix MacPhermus ?
— Oui, répondit le jeune homme, j’arrive de l’office du tourisme, j’ai demandé à Mrs Dwight juste avant qu’elle ferme…
La lune n’était qu’un mince croissant noyé dans la brume. Sur l’étroit sentier, Peter ouvrait la marche, une lampe à la main. Valeria le suivait, éclairant le chemin devant elle, à quelques dizaines de centimètres de ses pieds, afin d’éviter de trébucher. Pour avoir soigneusement étudié la carte, Peter estimait qu’ils avaient encore une bonne demi-heure de marche. La croix MacPhermus était un ancien point de ralliement dans la forêt, à l’ouest du village, une haute borne sculptée au pied de la montagne, à la croisée des chemins, qui marquait jadis les limites des terres du clan.
— À cette heure-ci, dit Peter, ton avion doit être au-dessus du continent.
— Ne me parle pas de ça, c’est déjà assez compliqué.
— Ça ne s’est pas bien passé au téléphone avec Diego ?
— Ni avec Diego ni avec mes parents. Mets-toi à leur place. Je pars pour trois jours, je ne donne pas signe de vie et lorsque j’appelle, c’est pour dire que je ne sais pas quand je vais rentrer.
— Évidemment.
— En plus, j’ai peur.
Peter haussa les sourcils.
— Le côté rendez-vous à minuit en pleine forêt, j’aime bien ça dans les films, grimaça Valeria, mais là, sincèrement, surtout après le coup d’hier soir…
— On n’a plus rien à se faire voler et puis cette fois, il n’aura pas l’avantage de la surprise.
— Je te rappelle que s’il faut se battre, je suis nulle, et que s’il faut courir tu vas y rester… Non, sérieusement, j’aimerais mieux être ailleurs. J’aurais dû rêver d’une église aux Baléares ! On ne sait même pas à quelle sauce on va être mangés.
— Je suppose que ça a quelque chose à voir avec notre mystérieuse rencontre au bord du loch.
— Bien joué, Sherlock, gloussa Valeria, j’imaginais que c’était pour un défilé de mode !
— Qu’est-ce qui te prend ? demanda Peter. Depuis tout à l’heure, tu es bizarre…
Il pivota brusquement et braqua sa lampe sur sa partenaire.
— Ce matin tu voulais partir, ensuite tu pleures, puis tu racontes que tout le village s’intéresse à notre histoire, et ce soir, tu plaisantes comme si nous faisions une chasse au trésor chez les scouts. T’es inconsciente ou quoi ? Je me méfie aussi de ce rendez-vous à la noix. J’ai pas envie de me faire flinguer, moi. J’y vais parce que je n’ai vraiment pas le choix.
Valeria n’en revenait pas. Il était en train de la sermonner comme une gamine !
— D’accord, se renfrogna-t-elle. Je dois t’avouer un petit secret.
Peter la regarda d’un air soupçonneux.
— Primo, c’est vrai que je voulais rentrer chez moi. Secundo, c’est vrai que toutes les commères du village croient que nous deux c’est une affaire qui roule.
Peter s’approcha de Valeria, qui dansait d’un pied sur l’autre et le regardait d’un drôle d’air.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive ? s’énerva-t-il.
Il marqua un temps et renifla.
— Mais… On dirait que tu sens l’alcool ! s’exclama-t-il soudain, indigné.
— J’y viens, fit-elle, en dressant un index en l’air. J’en étais à tertio, c’est vrai que j’ai les chocottes et que je vais peut-être même encore pleurer. Alors, pour me donner un peu de courage, tout à l’heure, j’ai sifflé un grand verre du whisky de Madeline. J’ai cru que j’allais mourir tellement ça m’a brûlé la gorge, mais maintenant, je me sens bien…
— C’est pas vrai ! fit Peter en levant les bras au ciel. Dites-moi que je rêve !
— Et tu vois la chapelle ? demanda Valeria en s’étouffant de rire.
Peter la fusilla du regard et consulta sa montre :
— Nous avons rendez-vous dans une heure et demie. Si d’ici là, on croise un ruisseau, je te jure que je te fiche la tête dedans.
Furieux, il tourna les talons et reprit sa marche.
14
— Nous avons une bonne et une mauvaise nouvelles.
— Ne jouez pas à cela avec moi.
— La bonne, c’est que les millions de dollars dépensés depuis des années n’auront pas été inutiles.
— Et la mauvaise ?
— Nous n’avons aucune idée de ce à quoi nous sommes confrontés. Il semble que nous ayons franchi un pas décisif dans l’observation des phénomènes parapsychologiques.
— Soyez plus clair.
— Je voudrais bien…
L’immense croix aux motifs celtiques se dressait, sculptée dans le flanc rocheux de la montagne. La pierre était patinée par des siècles d’intempéries et tachée de lichens. Peter éclairait les superbes entrelacs en essayant d’en découvrir le début, mais chaque fois, le tracé bouclait, revenant sans fin là où il avait commencé avec une fascinante virtuosité. Peter était prêt à tout pour se changer les idées. Dans une demi-heure, il serait minuit.
Valeria n’avait pas eu à se plonger dans un ruisseau pour se dégriser, une averse s’en était chargée. Elle était assise, grelottante, dans une des niches creusées de chaque côté de la croix. Au moindre bruit, elle se cramponnait un peu plus à sa lampe et braquait le faisceau en retenant sa respiration. Le vent sifflait comme dans les vieux films d’horreur.
— On ne sait même pas d’où il va venir, dit la jeune femme en désignant tour à tour les trois chemins qui se croisaient devant elle.
— C’est vrai. Et d’ailleurs, qui nous dit qu’il sera seul ? Nous n’avons vu qu’un type hier soir, mais il avait peut-être des complices…
— C’est pas drôle. Tu me fais encore plus peur. Là, tu vois, si j’avais la bouteille de whisky, je crois que je la finirais.
Peter s’accroupit devant elle.
— Réfléchis deux secondes. S’il avait voulu nous tuer, il aurait pu facilement le faire hier soir.
— Alors, pourquoi ce rendez-vous ?
Un roulement de cailloux leur parvint des sous-bois. Peter fit volte-face et braqua sa torche. Il leur sembla distinguer le mouvement d’une ombre qui disparut aussitôt.
Valeria agrippa le bras de Peter et l’attira à elle.
— Ne t’éloigne pas, dit-elle. Même pas d’un mètre.
Elle claquait des dents.
— Tu as froid ? demanda le jeune homme à voix basse.
— Non, je suis en manque d’alcool. Trois verres et je suis accro. On est comme ça, nous les Espagnols. Et puis je déteste attendre. Maintenant, vraiment, je préférerais voir surgir un monstre énorme avec des yeux rougeoyants et une bouche pleine de dents pointues et baveuses plutôt que d’attendre au beau milieu de la nuit dans cette forêt qui fout les jetons. Mon imagination s’emballe et c’est pire que tout. Quelle heure est-il ?