— Minuit moins dix. Nous devrions peut-être éteindre les lampes et nous poster un peu à l’écart pour le surprendre.
— Pas question ! Si en plus on se retrouve dans le noir, je te jure, je hurle.
Adossés côte à côte à la paroi rocheuse qui les dominait, ils comptaient les secondes. Peter passa son bras autour des épaules de Valeria. Il essayait de donner le change, mais au fond, il n’en menait pas large non plus.
Un nouveau bruit suspect résonna dans la nuit, plus proche. Valeria se mordit les lèvres.
— Je vais devenir folle, souffla-t-elle.
Avec leurs lampes, les deux jeunes gens balayèrent rapidement les quelques mètres de clairière devant eux. Plus que tout, ils redoutaient une apparition surprise.
— Il est minuit, murmura Peter.
Valeria prit une profonde inspiration et serra les poings.
— Ne bougez pas, ordonna une voix. Éteignez vos lampes.
Valeria se tétanisa. Peter la serra plus fort. Ils obéirent. L’injonction était venue de la gauche, de tout près. La voix était rauque et métallique, inhumaine.
— Que voulez-vous ? demanda Peter.
— Obtenir des réponses.
— Qui êtes-vous ? questionna Valeria.
— Vous le saurez peut-être un jour.
Peter se pencha et murmura à l’oreille de sa compagne :
— Il est à quelques pas, sûrement dans un repli de la paroi rocheuse, à quatre mètres tout au plus. Cette fois-ci, ne me retiens pas…
— Pourquoi cherchiez-vous la mallette ? fit la voix.
— Nous ne la cherchions pas. Nous étions là pour la chapelle, expliqua Peter.
— Qui vous a envoyés ?
— Personne, répondit la jeune femme.
Peter dégagea lentement son bras.
— Alors, comment saviez-vous…
D’un mouvement sec du pouce, Peter ralluma sa torche et se précipita en direction de la voix. En deux enjambées, il fut dessus. Mais là, dans une faille, il ne découvrit qu’un petit récepteur radio. Avant qu’il ait pu se retourner, il entendit un choc sourd et le cri de Valeria. Il dirigea sa lampe vers elle. L’homme en cagoule avait sauté du surplomb et la maintenait contre lui. D’un bras, il la bloquait fermement en tenant sa lampe pendant que, de l’autre main, il lui plaquait le canon de son revolver contre la gorge.
— Peter ! gémit-elle.
À en juger par la silhouette athlétique et les vêtements noirs, il s’agissait du même individu que la veille.
— Je dois vous poser des questions, dit celui-ci avec son léger accent. Ne m’obligez pas à devenir violent. Vos réponses sont vitales et je suis prêt à tout pour les obtenir.
— Nous ne savons rien, protesta Peter.
— Laissez-moi en juger. Baissez votre lampe.
— Je vous en supplie, libérez Valeria, elle n’est pour rien dans cette histoire. C’est moi qui l’ai entraînée hier soir. Ce n’est qu’une touriste.
L’homme parut réfléchir puis, à la surprise de Peter, relâcha son étreinte. La jeune femme se précipita dans les bras de son compagnon et se cramponna à lui. « Trop sensible, c’est un amateur », songea le grand Hollandais en récupérant Valeria.
— Vous voyez que je suis de bonne volonté, déclara l’homme en noir. N’essayez pas de fuir, je ne veux pas avoir à vous tirer dans les jambes…
— Nous ne partirons pas, promit Peter en levant les mains.
— Vous savez, reprit leur attaquant — il hésita quelques instants avant de poursuivre — mon problème est simple : je dois découvrir très vite si nous sommes dans le même camp ou non.
— Mais de quoi parlez-vous ? demanda Valeria.
— Êtes-vous avec ceux qui me poursuivent et qui veulent la mallette ?
— Mais c’est vous qui nous l’avez prise ! On ne comprend rien à votre histoire, s’agaça la jeune femme.
L’homme les fixa en silence, puis pour lui-même, ajouta :
— Trop jeunes, trop sincères. Eux ne trembleraient pas.
Il avança d’un pas. D’un geste décidé, il ôta sa cagoule et s’éclaira le visage. Valeria porta ses mains à sa bouche.
— Le joggeur de la forêt ! s’exclama-t-elle.
— Je vous surveille depuis deux jours, précisa l’homme.
— Pourquoi ? s’enquit Peter.
— Parce que je ne savais pas si vous étiez de leur côté ou du mien. Vous aviez du matériel, vous saviez où chercher, je me suis dit que… Et puis il me fallait cette mallette.
— Et qu’est-ce qui pourrait vous convaincre que nous ne sommes pas avec ceux que vous redoutez ? interrogea Valeria.
— Vous paraissez aussi peu expérimentés que moi. Et puis eux n’ont jamais rêvé de la chapelle…
— Vous nous avez espionnés ! s’offusqua Peter.
— Je vous l’ai dit, je vous surveille depuis deux jours…
Peter se libéra calmement de l’emprise de Valeria et avança en direction de l’homme. Il lui braqua sa lampe dans la figure. Celui-ci cligna des yeux. Il ne paraissait pas beaucoup plus âgé qu’eux.
— Soyons clairs, siffla-t-il entre ses dents. Tu as failli nous flinguer, tu nous as piqué la mallette, tu nous as fait passer la pire nuit blanche de notre vie, tu nous fixes un rendez-vous d’agent secret à deux balles et tu prends ma copine en otage pour savoir « si on n’est pas des leurs » ?
— C’est assez réducteur, mais on peut voir les choses comme ça, répondit l’autre, gêné. Faut comprendre, ils sont partout…
— Alors je te rassure, continua Peter à présent très en colère, je ne sais toujours pas de qui tu parles, mais on n’est pas des leurs !
Sa phrase à peine achevée, Peter décocha un beau coup de poing au menton de l’homme en noir, qui partit en arrière et lâcha son arme.
— T’es dingue ! protesta-t-il en valsant sous l’impact.
— Ça, c’est pour le stress.
Puis, à grands pas, le Hollandais revint à la charge. L’homme protégea son visage derrière son avant-bras.
— Comment t’appelles-tu ? lui demanda Peter d’un ton sec.
— Stefan, Stefan Merken, répondit l’intéressé, soudain passé de l’état d’agresseur à celui de victime.
Peter l’attrapa par le col de son blouson et gronda :
— Stefan, tu vas nous dire à quoi tu joues et ce qu’il y a dans cette maudite mallette !
15
— Les rapports de nos agents confirment les visions.
— C’est dément. N’en parlez à personne.
— On ne pourra pas garder le secret très longtemps.
— J’en fais mon affaire. Reprenez le dossier. C’est une priorité absolue.
— Il nous faudra des moyens sur le terrain, comment les justifier ?
— Faites-moi confiance. On va peut-être réussir ce qui a été raté il y a vingt ans…
Quittant la petite route qui serpentait dans le vallon d’Alban, Stefan Merken s’engagea sur un chemin de terre. Dans la lueur des phares, une enseigne horizontale aux couleurs délavées apparut. « Fisherman’s Paradise ». Sous le nom écrit en lettres rondes était peint un saumon souriant en train de sauter hors de l’eau. Le véhicule franchit une clôture grillagée dont le large portail était grand ouvert. Stefan éteignit les phares et se gara sur l’aire de stationnement déserte.
— C’est tranquille, commenta Peter.
— C’est ce que je voulais. À l’automne et au printemps, c’est le rendez-vous des pêcheurs, mais le reste du temps, il n’y a pas grand monde, quelques retraités randonneurs tout au plus. Ne claquez pas les portières en descendant.
Peter et Valeria échangèrent un regard interloqué.
Les trois jeunes gens quittèrent le véhicule. Le joyeux chant de la rivière toute proche s’élevait dans la nuit. En surplomb sur le talus, blottis parmi des taillis, des chalets faisaient face à l’eau.