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Stefan s’arrêta un instant et jeta un coup d’œil alentour. Il remonta le sentier de planches pour s’arrêter devant le bungalow numéro 8. Il grimpa quelques marches, traversa la terrasse couverte en sortant les clés de sa poche.

— J’ai loué celui-là et ceux de chaque côté, expliqua-t-il. C’est ma zone de sécurité.

Il s’effaça pour laisser entrer ses compagnons. Peter alluma aussitôt la lumière et émit un sifflement admiratif :

— Plutôt cossu pour un cabanon de pêche ! Tu as les moyens.

Stefan ferma la porte à clé, puis s’empressa d’aller tirer tous les rideaux. Le chalet était confortable, en effet. Les meubles en pin et les rideaux en tartan le rendaient très chaleureux. Un profond canapé occupait tout un mur face à une télévision ; un coin repas spacieux jouxtait la cuisine. Un couloir conduisait vers les pièces du fond.

— Tu habites là depuis longtemps ? demanda Valeria.

— Trois semaines. Mais il va falloir que je change. Il ne faut jamais rester trop longtemps à la même adresse.

Valeria remarqua que tout était impeccablement rangé. Pas un vêtement ne traînait sur les chaises, aucune trace de miettes sur la table, et l’évier était vide et propre.

Constatant que les rideaux de la baie n’étaient pas parfaitement fermés, Stefan s’en approcha et tira dessus avec un geste maniaque.

Peter se laissa tomber dans le canapé en disant :

— Tu ne crois pas que tu te la joues un peu, avec ton personnage d’homme traqué par les puissances de l’ombre, toujours à changer de planque ? Tu devrais arrêter de regarder des films policiers…

Le grand jeune homme se tourna vers lui. Pour la première fois, Peter vit clairement son visage. Sous ses sourcils marqués, il avait des yeux sombres, un nez court et droit. Il était très brun ; la netteté et la régularité de ses traits devaient le rendre attirant aux yeux des femmes… même avec le bel hématome qui ornait sa mâchoire. Peter fut pris d’un remords mêlé d’étonnement : lui d’ordinaire si paisible avait frappé quelqu’un… Toute cette histoire lui portait vraiment sur les nerfs.

— Tu verras, fit Stefan d’un ton sec, quand vous en saurez autant que moi, vous deviendrez aussi paranos que je le suis. Relève-toi, on ne reste pas.

Pour créer l’illusion d’une présence, Stefan alluma la télévision, la petite applique de la cuisine et celle d’une des chambres.

— Venez, dit-il.

Il gagna directement les toilettes. Perplexes, Valeria et Peter le suivirent. Posant son index sur sa bouche, il leur intima le silence. Valeria et Peter se regardèrent de nouveau. Stefan ouvrit la lucarne du fond et, prenant garde à ne faire aucun bruit, se glissa à l’extérieur. Valeria l’imita, suivie de Peter.

Ils aboutirent dans un passage aménagé au sein d’un enchevêtrement de buissons qui enserrait l’arrière du chalet. Stefan referma la fenêtre derrière eux et les guida dans l’obscurité. Ils se frayèrent un chemin sur quelques centaines de mètres dans une végétation dense et inextricable. Le terrain remontait jusqu’à la lisière d’une forêt. Dans l’obscurité, Valeria et Peter suivaient aveuglément Stefan qui connaissait le chemin par cœur. Ils arrivèrent au pied d’un mur de pierre en ruine. Stefan le contourna. La végétation avait en partie recouvert les restes d’une ancienne maison. Le jeune homme s’arrêta au milieu de ce qui avait dû être la pièce principale et, d’un raclement de pied, dégagea une trappe. Il souleva le couvercle en soufflant sous le poids et disparut dans l’obscurité du trou béant.

Peter et Valeria restèrent sur le bord, interdits.

— Alors vous descendez, ou quoi ? demanda Stefan à voix basse.

Une fois la trappe refermée sur eux, Stefan alluma une lampe de camping à gaz. Ses deux compagnons découvrirent l’endroit avec stupéfaction. La pièce n’était pas très grande, assez basse et voûtée. Sur des étagères de fortune, des dizaines de boîtes de conserve étaient alignées. Stefan avait installé une table bricolée devant laquelle trônait une caisse en guise de siège.

— C’est pour cette cachette que j’ai choisi le chalet en location, expliqua le jeune homme. Il m’a fallu des semaines pour la trouver et l’aménager sans me faire repérer. Ici, nous pouvons parler tranquilles.

Il leur désigna un vieux lit de camp.

— Asseyez-vous, dit-il. J’ai beaucoup de questions à vous poser et j’imagine que vous en avez aussi. En mettant en commun ce que nous savons tous les trois, nous pourrons peut-être sortir du brouillard.

Valeria s’assit. Peter préféra s’appuyer contre le mur. Sa tête touchait presque la voûte.

— Où est la mallette ? demanda-t-il, toujours un peu méfiant.

Stefan sortit un canif de sa poche et se dirigea vers la carte fixée sur le mur du fond. Il la détacha et promena sa main sur les pierres, s’arrêtant sur une que rien ne semblait distinguer des autres. Avec minutie, il gratta le joint de terre et de mousse et la descella avant de faire de même avec ses voisines. Il glissa son bras dans la niche ainsi dégagée et en extirpa l’attaché-case, qu’il posa avec cérémonie sur la table. Valeria se leva, irrésistiblement attirée par l’objet couvert de vase séchée. Elle avait la gorge serrée. Peter ne quittait pas la mallette des yeux.

— Avant que vous l’ouvriez, déclara Stefan, je souhaite vous faire part de deux ou trois choses que j’ai apprises. Vous pouvez me prendre pour un fou, un paranoïaque de la pire espèce, pourtant je suis comme vous. Depuis quelques mois, pour moi aussi, le rêve de la chapelle revenait de plus en plus souvent. Alors, j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai fait des recherches et j’ai fini par découvrir son existence au département Écologie et Environnement de l’université de Munich, où je fais mes études.

— Écologie ? s’étonna Valeria.

— C’est un service qui répertorie les sites historiques ou naturels mis à mal par les projets industriels. Comme vous le savez, la chapelle s’est trouvée engloutie après la construction d’une série de barrages. Elle était recensée comme vestige perdu. Le fait de savoir qu’elle existait bel et bien n’a pas apaisé mes rêves, bien au contraire. Cette chapelle est devenue une véritable obsession. Sur le campus, nous avons un département qui étudie le sommeil. L’homme qui le dirige, Julius Kerstein, est un spécialiste très réputé. J’ai décidé d’aller lui parler de ce qui m’arrivait. Je n’étais pas certain de son accueil, j’avais peur qu’il ne m’envoie balader avec mes histoires à dormir debout, mais il m’a reçu. Je lui ai décrit mes visions répétitives, leur précision et le fait qu’elles soient liées à une région où je n’avais jamais mis les pieds.

« Afin de m’aider à déterminer l’origine de mon rêve, il m’a proposé une expérience. En me questionnant sous hypnose, il se disait capable de définir si j’avais été influencé par une image ou un reportage aperçu quelque part, peut-être dans ma petite enfance. Il était certain de réussir à déterminer d’où me venaient mes visions. Trop heureux, j’ai accepté.

Peter détacha enfin son regard de la mallette et s’assit sur la caisse. Valeria se posta à côté de lui. Stefan reprit :

— Dès le lendemain, je suis retourné voir le professeur. Il m’a installé dans un fauteuil. Rapidement, il m’a endormi. Je suis resté près d’une heure sous hypnose, ce qui, renseignements pris, est très long. Je ne me souviens de rien : ni des questions qu’il m’a posées ni de mes réponses. Il enregistrait l’entretien pour que nous puissions en faire l’analyse ensuite.

Lorsqu’il m’a réveillé, il semblait troublé, bouleversé même, alors que c’est un homme d’habitude très sûr de lui et d’une remarquable prestance. En quelques phrases, souvent hésitantes, il m’a annoncé que mon cas était intéressant mais qu’en fin de compte il ne serait peut-être pas en mesure de m’aider. Il n’a rien ajouté de précis. Je lui ai posé des questions, j’étais intrigué, vous pouvez vous en douter. Il a simplement comparé mon cas à celui, célèbre selon ses dires, d’un ouvrier anglais travaillant dans les mines de charbon qui avait défrayé la chronique au début du XXe siècle. Ce type jouait du piano à la perfection sans jamais avoir appris. Reconnaissant ce qu’il jouait comme l’œuvre d’un pianiste disparu, un savant de l’époque avait eu l’idée de l’interroger sous hypnose. Il en avait conclu que cet ouvrier devait être la réincarnation du musicien…