— Réincarnation ?
Peter eut un sourire dubitatif. Stefan décida de l’ignorer et continua :
— Je suis rentré chez moi. La comparaison de Kerstein et l’évocation d’une réincarnation m’ont tourné dans la tête. Je n’en dormais plus. J’ai alors eu l’idée de procéder à des investigations à partir de mon état civil. J’ai consulté les journaux, les archives, j’ai écumé Internet pour savoir ce qui avait bien pu se passer le jour de ma naissance. Je n’ai découvert qu’un seul fait qui puisse coller, un truc incroyable : le même jour, un couple de savants a été abattu.
— Quel est le rapport ? demanda Valeria. Des centaines de gens ont dû mourir ce jour-là dans le monde.
— 188 456 précisément, répondit Stefan. Mais aucun, sauf ce couple, n’a vécu à six kilomètres de la chapelle Sainte-Kerin…
— Tu te fais un film, commenta Valeria. Il peut s’agir d’un pur hasard. Et cela n’explique pas ce que nous viendrions faire là-dedans.
— Ils formaient un couple, argumenta Stefan. Et ce n’est pas tout. Quelle est votre date de naissance ?
— 26 septembre 1990, répondit Valeria.
— Exactement comme moi, constata Stefan. Je l’aurais parié.
— 4 octobre 1990, dit à son tour Peter.
— Cela nous amène à l’une des questions que je me pose, reprit Stefan. Il se peut que Valeria et moi ayons un lien avec le couple de savants, mais alors toi, Peter, d’où te vient ce rêve ? Quelle est ta place dans cette histoire ?
Valeria secoua la tête.
— C’est insensé, déclara-t-elle. Je ne marche pas. Tout cela n’est que le fruit du hasard. On est des milliers à être nés le même jour.
— 223 622, stipula Stefan. Mais sur le nombre, nous ne sommes que deux à avoir été attirés par cette chapelle…
Peter se prit la tête entre les mains.
— Dans quoi sommes-nous embarqués ? grogna-t-il.
— Il y a plus inquiétant, enchaîna Stefan. Après mes recherches sur le Net au sujet de ce couple de savants, les ennuis ont commencé pour moi. Les flics ont débarqué et ont posé toutes sortes de questions. D’autres sont allés fouiner du côté de mon université. Ils ont interrogé mes professeurs, mes potes, jusqu’à mon entraîneur au club de basket ! Mes parents sont décédés dans un accident voilà deux ans ; ils m’ont laissé assez pour vivre sans que j’aie de soucis, et depuis j’habite chez mon oncle. J’étais un étudiant plutôt bosseur, sans histoire… juste une soirée entre copains ou une virée avec les filles de temps en temps. Pas du tout le profil à susciter l’intérêt des flics.
— Une enquête est toujours possible, intervint Peter. Tu accordes trop d’importance à tout ça.
— C’est aussi ce que je me suis dit au début, répliqua Stefan. J’ai décidé de ne pas m’en faire. Quelques jours après, je suis retourné voir le professeur Kerstein à l’université. Il n’y était pas. Sa secrétaire m’a dit qu’il était malade. Une semaine plus tard, toujours sans nouvelles, je me suis débrouillé pour obtenir son adresse personnelle et je suis allé à son domicile. La boîte à lettres était pleine et un voisin m’a appris qu’il était parti en voyage… Depuis, personne ne l’a revu et la cassette de mon enregistrement a disparu. Cela fait maintenant plus de six mois… Par la suite, dès la fin des cours, j’ai décidé de venir en Écosse pour essayer d’en apprendre plus. Je savais que je ne verrais pas la chapelle, mais j’espérais avoir un déclic, trouver quelque chose qui m’éclairerait.
— As-tu dit à quelqu’un où tu allais ? demanda Peter.
— Non. Tout le monde me croit en train de faire un trek au Yémen. Je règle tout en liquide et je change d’adresse le plus souvent possible.
— Je crois que je ne vais pas supporter cela longtemps, soupira Valeria. C’est beaucoup trop pour moi.
— On s’y fait, confia Stefan. De toute façon, quand un truc t’obsède à ce point, tu n’y échappes pas. J’y pense le jour, la nuit, j’organise ma vie en fonction de ça comme si rien d’autre n’existait.
— Je n’ai pas envie de finir comme toi, commenta Valeria.
— Il y a sûrement une explication logique à tout cela, raisonna Peter. La vie après la mort n’a jamais été un sujet jugé sérieux par la science, et je crois que la police a autre chose à faire que de courir après tous ceux qui se prétendent les réincarnations d’êtres disparus.
— Je me suis dit ça aussi, répliqua Stefan. Je me suis cramponné à ce qu’on m’a appris, à l’image que j’avais du monde, à mes croyances. Aujourd’hui, je n’en suis plus là. Je sais que la réalité est beaucoup plus complexe que l’image qu’on nous en donne.
— Tu n’as pourtant pas l’air d’un fou, remarqua Valeria. Qu’est-ce qui a pu te faire changer d’avis de manière si radicale ?
— Ouvre la mallette.
16
— Nous avons une localisation, monsieur. Ils sont en Écosse. Là où vivaient les Destrel.
— Bon sang, comment sont-ils arrivés là-bas ?
— Vous connaissez la théorie des psychistes…
— Et vous savez ce que j’en pense. Sont-ils allés fouiller la maison ?
— Non monsieur, nos hommes sont catégoriques.
— Alors que peuvent-ils trafiquer dans le coin ?
Valeria reposa le petit carnet à la couverture de cuir vert craquelé.
— C’est effroyable, murmura-t-elle, ébranlée. Ils ont dû vivre un calvaire.
— Pas d’autre choix que de s’enfuir dans la mort, constata Peter.
— Ou dans une vie après la mort… insista Stefan.
— Non, mais vous vous entendez ? s’emporta Valeria. On est en plein délire ! Alors, pour vous tout est clair, je serais la réincarnation de Catherine Destrel et Stefan celle de mon défunt mari ? Non, mais ça va pas ! Je ne suis la réincarnation de personne, je suis moi et vous transformez un fait divers en délire mystique.
— Inutile de t’énerver, tempéra Stefan. Rien qu’avec le peu de certitudes qu’on a dans cette histoire, le rationnel est déjà hors jeu. Il suffit de constater les faits. Ce n’est ni un fait divers, ni un délire mystique.
Le contenu de la mallette était étalé sur la caisse retournée qui faisait office de table. Outre le carnet, il y avait deux épais dossiers de notes d’expérimentation et de comptes rendus scientifiques, un étonnant casque bricolé qui couvrait les yeux et les oreilles, quelques effets personnels — un stylo Dupont, un médaillon et deux alliances, quelques photos, un trousseau de quatre clés et une bonne dizaine de disquettes.
Valeria saisit l’un des clichés. Un homme d’une quarantaine d’années se tenait derrière une jeune femme au regard doux dont il enlaçait tendrement les épaules. Elle inclinait sa tête vers lui. Derrière la photo, une simple mention : « Aberfoyle, 1976. »