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Elle s’installa sur le canapé et se replongea dans la lecture du petit carnet vert. Chaque mot la bouleversait. Elle relisait toujours les mêmes passages, pleins de doutes, de craintes. Page après page, on sentait l’issue se dessiner à travers leurs mots. Chaque espoir s’évanouissait, chaque porte de sortie se fermait. Plus leurs découvertes s’accumulaient, plus elles se révélaient être une malédiction pour eux-mêmes. Le destin de ces deux scientifiques victimes de leur savoir la touchait profondément. Même si une part d’elle-même restait sceptique, elle avait fini par envisager la réalité de certains faits. Se pouvait-il que certaines composantes de sa personnalité lui viennent de Cathy Destrel ? Comment, d’une vie à l’autre, cette personne dont elle ignorait tout aurait-elle pu avoir une quelconque influence sur elle ? Chaque nouvelle hypothèse ouvrait un gouffre dans son esprit et elle devait prendre garde à ne pas y tomber…

Étourdie par toutes ces interrogations, elle finit par s’assoupir, épuisée.

Les garçons revinrent en fin d’après-midi et la réveillèrent en frappant à la porte. Valeria sursauta et reconnut leurs voix. Elle passa la main dans ses longs cheveux emmêlés et alla leur ouvrir. Ils avaient la mine réjouie et les bras vides.

— Et alors ? demanda-t-elle.

— Mission accomplie, dit Peter en entrant.

— Nous n’avons pas eu besoin de voler, expliqua Stefan. Heureusement, parce que je ne sais pas trop comment on s’y serait pris… Ils avaient un vieux HP capable de lire les disquettes. Nous avons raconté au guide qu’un membre de notre famille récemment décédé nous les avait léguées. Il nous a permis de les lire, et surtout d’imprimer les pages après la visite !

— Il n’a rien soupçonné ?

— C’était un vrai fana d’informatique, rétorqua Peter. Il était content de nous sortir d’une impasse. On a discuté, c’était sympa.

— Que disent les documents ?

— Il y a beaucoup de choses, je n’ai pas tout lu, répondit Stefan. C’est très technique. D’après ce que j’ai pu entrevoir, il s’agit de la présentation complète de leurs travaux sur les mécanismes de la mémoire, et la méthode précise de ce qu’ils appellent le marquage.

— Cent quatre-vingts pages de dynamite scientifique, renchérit Peter. Pas étonnant que tout le monde veuille mettre la main dessus.

— Il va falloir lire en détail, remarqua Stefan. Je ne sais pas si nous comprendrons tout, mais nous devrions y trouver quelques réponses supplémentaires…

Le couchant était effectivement magnifique. Devant les nuages rougis, les cimes des grands chênes bercées par le vent du soir se découpaient à perte de vue. Sur le talus, tous les petits du camping s’étaient installés pour admirer le spectacle tout en jouant.

L’ambiance était celle d’une fin de journée de vacances ; les rires et les voix d’enfants se mêlaient en un joyeux brouhaha. Parfois, certains d’entre eux quittaient le groupe, lorsque leurs parents les appelaient pour le dîner.

Valeria était assise un peu à l’écart, entre les racines d’un frêne. Elle se sentait étrangère à l’insouciance de cette soirée d’été. Elle enviait l’innocence de ces jeunes vacanciers. Elle sentait sa vie lui échapper.

Un couple d’adolescents passa sur l’allée en contrebas. Devant le soleil qui rougeoyait de son dernier éclat, ils échangèrent un tendre baiser. Valeria était à peine plus âgée qu’eux. Un rêve avait suffi pour qu’elle ne leur ressemble plus.

Peter vint s’asseoir à côté d’elle.

— Stefan s’est lancé dans la lecture des notes, dit-il. Ça risque d’être long. Il m’impressionne.

Le jeune homme marqua une longue pause avant d’ajouter :

— J’espère que j’en saurai plus sur la place que j’occupe dans cette histoire, quand il aura fini.

Valeria se tourna vers lui :

— Cela t’inquiète ?

— En fait, oui.

— De quoi as-tu peur ? Tu es Peter, et ce qu’il peut y avoir dans ces pages ne changera rien à cela. Tu auras les mêmes qualités, les mêmes défauts. Tous tes proches t’aimeront comme avant.

— J’aimerais en être certain…

— Que veux-tu dire ?

Les derniers rayons du soleil baignaient le visage de Valeria d’une chaude lueur. Ses yeux clairs brillaient. Elle était si belle…

— Tu as probablement hérité de quelque chose de Cathy Destrel, soupira le jeune homme, et Stefan de son mari. Ils s’aimaient d’un amour rare, c’est évident. Leur carnet et les photos le prouvent. Ils se sont donné la mort pour se protéger l’un l’autre.

— Qu’est-ce qui te pose problème là-dedans ?

— Je croyais, enfin… J’espérais…

Il chercha ses mots et finit par dire :

— Eh bien, si tu devais tomber amoureuse de ton ancien mari, je ne t’en voudrais pas.

Valeria resta bouche bée. Le soleil était couché. Les enfants se levaient les uns après les autres et s’égaillaient dans le parc.

— Il faut considérer deux aspects bien distincts dans ta remarque, commença Valeria avec sérieux. D’abord, je ne suis pas madame Destrel, et Stefan n’est pas mon ancien mari. Je ne le connais que depuis quelques dizaines d’heures et, pour l’instant, je ne ressens aucun des symptômes du coup de foudre.

— Mais…

— Laisse-moi finir. L’autre aspect de ta remarque sous-entend que tu… comment dire…

— Que je m’attache à toi…

— C’est ça, que tu t’attaches à moi. Pourtant, tu sais que quelqu’un m’attend en Espagne ?

— Oui, mais tout est si violent, si soudain…

Valeria sourit et saisit la main de Peter.

— Justement, Peter. Ne brusquons rien, d’autres s’en chargent pour nous.

La porte de la caravane s’ouvrit et Stefan sauta par-dessus les marches. En trois enjambées, il fut sur le talus. Surexcité, il s’exclama :

— Vous n’allez pas croire ce que je viens de découvrir !

17

— L’un des médiums prétend qu’il perçoit une troisième personne.

— C’est impossible, cela ne correspond à rien.

— Si je peux me permettre, nous sommes depuis longtemps assez loin du possible, monsieur.

— Eh bien, essayez d’identifier cet individu et trouvez-le.

— Les médiums parlent d’une entité.

— Je me fiche de la façon dont ils l’appellent, dites à nos agents de me le ramener et je lui demanderai moi-même ce qu’il est !

Stefan avait étalé quelques pages extraites des disquettes et les désignait du doigt avec exaltation.

— Ces deux savants devraient être aussi célèbres qu’Einstein ou Newton ! Si j’ai bien compris, il y a plus de vingt ans, ce couple de chercheurs aurait découvert comment fonctionne la mémoire. Leur théorie est fascinante. Pour eux, le cerveau serait en fait un émetteur-récepteur dont seule une infime partie serait dédiée à notre fonctionnement physique et à l’apprentissage pratique de notre vie. Tout le reste, l’affectif, le spirituel, ne serait pas traité directement dans notre cerveau, mais au sein d’une sorte de conscience collective, une entité psychique commune à tous les êtres et à laquelle nous serions tous connectés. Chacun pourrait, suivant des affinités qui lui sont propres et qui conditionnent son type de connexion, y puiser et y placer ses sentiments et ses pensées…

— « Le repaire des âmes », commenta Valeria, songeuse.

— Le quoi ? s’exclama Peter.

— Le repaire des âmes. C’est ainsi que les Égyptiens désignaient cette conscience collective. C’est une notion que l’on retrouve depuis les temps les plus reculés dans presque toutes les religions.