— C’est même la définition que certains donnent de Dieu, renchérit Stefan.
— Une conscience commune à tous… Cela expliquerait que l’esprit d’une personne puisse lui survivre.
— En fin de compte, c’est quelque chose que nous sentons tous intuitivement, réfléchit Valeria. Combien de gens vivent encore en nous et nous guident bien après leur mort !
— Mais d’habitude, c’est un sentiment diffus, intervint Stefan. On se souvient d’une œuvre, d’une pensée, d’un principe de vie. Dans notre cas, les Destrel ont réussi à nous connecter avec une partie très précise de cette mémoire collective : la leur. Cette conscience universelle ne serait pas le mélange de toutes les âmes, mais le sanctuaire de chacune…
— Cela confirmerait ce qu’affirment des médiums lorsqu’ils prétendent pouvoir atteindre l’esprit des disparus, dit Valeria.
Elle porta la main à son front.
— Eh bien, on n’a pas fini de se torturer les méninges !
— Là où les Destrel ont fait fort, c’est sur la transmission de leur savoir, fit observer Stefan. Ils avaient tout prévu. Ils se doutaient que ceux qui serviraient de réceptacle à leur mémoire ne seraient pas forcément des spécialistes. Ils ont pris soin de rédiger leurs notes dans un langage très accessible. Il me faudra quand même des jours pour tout lire…
— Et à coup sûr plusieurs vies pour tout comprendre, lança Peter.
Puis, sur un ton abattu, il ajouta :
— Pourquoi a-t-il fallu que cette histoire tombe sur nous ? Nous voilà médiums malgré nous. J’aimerais bien savoir comment on s’en sort.
— D’autant qu’il y a autre chose, révéla Stefan.
Le jeune homme regarda ses deux compagnons dans les yeux, prit une profonde inspiration et se lança :
— Apparemment, il serait possible d’amplifier notre lien avec eux. Dans leur rapport d’expérimentation, les deux chercheurs présentent un second volet de leur théorie. Ils parlent du réveil de la mémoire antérieure. Il semble que le casque qui se trouve avec les documents leur ait servi à graver l’emplacement de la cachette dans cette mémoire dont nous avons hérité. Ils proposent un moyen de réveiller leurs souvenirs en nous…
— Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée, objecta Valeria.
— Que risque-t-on ? demanda Peter.
— Ils n’en disent rien. Ils ne font qu’émettre des hypothèses, sans aucun argument scientifique. Ils n’ont visiblement pas eu le temps de mener d’étude, ils étaient déjà pourchassés.
— Pourtant nous sommes là, nota Peter. C’est la preuve que leurs théories ne sont pas totalement farfelues.
— Le fait de mettre en pratique leur expérience peut être dangereux, fit observer Stefan. Personne n’en connaît la fiabilité, eux-mêmes avouent dans leur carnet avoir tenté le procédé de marquage à l’aveuglette. Ils ont tout risqué parce qu’ils n’avaient plus d’autre alternative. Qui sait ce que provoquerait le fait d’enfiler ce casque ? Il s’agit quand même de bidouiller notre cerveau ! Essayer de réveiller la totalité de leur mémoire pourrait très bien ne pas marcher ou avoir des effets désastreux.
— Le seul moyen d’en savoir plus, c’est effectivement de faire l’essai, déclara Peter. Mais ça ne me plaît pas plus qu’à toi.
— Je ne suis pas du tout certaine d’avoir envie de vous suivre là-dessus… fit Valeria.
— Il faut pourtant le tenter, trancha Peter. Si on veut trouver toutes les réponses, on ne peut pas se permettre de manquer une occasion pareille.
— Tu n’as pas tort, renchérit Stefan. De toute façon, personne d’autre que nous ne pourra mener l’expérience.
— Je sais, soupira Valeria. Et bien que cela m’effraie, j’arrive à la même conclusion que vous. C’est insensé, mais nous n’avons pas le choix !
— Nous ne pourrons faire appel à aucun scientifique pour nous aider, fit remarquer Stefan. On ne doit faire confiance à personne. Nous n’avons que les notes des Destrel comme mode d’emploi.
— Et où allons-nous trouver tout le matériel ? s’inquiéta Valeria.
— J’ai peut-être une idée… répondit Peter, pensif.
18
— Les médiums perdent le contact, ils sont épuisés. Ils demandent du repos, quelques jours sans liaison.
— Dites-leur que je compatis, mais je n’ai pas ce délai. On ne peut pas manquer notre coup une seconde fois. Enfoncez-vous dans le crâne que si nous réussissons, nous n’aurons plus à quémander des budgets de recherche ou un peu de respect. Nous serons les rois. Nous aurons le plus grand des pouvoirs, un savoir unique. Alors, ils pourront se reposer.
Massive, l’université d’Édimbourg occupait un impressionnant bâtiment en U de six étages datant de la période édouardienne. La pierre grise et les centaines de fenêtres cintrées lui conféraient une majesté austère. Située à proximité du Royal Mile, l’artère la plus célèbre de la ville, elle se déployait autour d’une cour carrée plantée de chênes centenaires flanqués de bancs.
L’esplanade était envahie de jeunes gens qui allaient et venaient dans un grouillement incessant. Sous le soleil de l’après-midi, il était impossible de différencier les simples badauds venus visiter l’édifice des étudiants inscrits aux stages d’été.
— Là-haut, on trouvera tout ce qu’il nous faut, dit Peter en désignant le bâtiment de droite.
— Comment y accède-t-on ? demanda Stefan.
— On peut s’offrir la visite guidée pour faire nos repérages, et cette nuit, on entre par la porte numéro 23 A.
Valeria regarda son complice avec étonnement.
— Et d’où tiens-tu cette information ? s’enquit-elle.
— J’étais en internat ici même il y a deux ans, dans le cadre d’un échange avec mon université. La porte 23 A est connue de tous les étudiants. Elle permet de sortir et d’aller faire la fête en ville sans se faire repérer. On la surnommait la porte du paradis…
— Pourquoi avoir choisi cette université ? interrogea Stefan.
— Je ne sais pas, mais depuis hier, je me demande si nos choix d’études et pas mal d’autres choses ne nous ont pas été inconsciemment dictés pour nous préparer à ce qui nous arrive aujourd’hui. Je crois de moins en moins au hasard…
La ruelle était déserte. Les trois jeunes gens avançaient dans la faible clarté d’un unique réverbère. En file indienne, ils longeaient l’arrière des bâtiments de l’internat de l’université. Peter n’eut aucune difficulté à retrouver la porte — il l’avait beaucoup empruntée…
Elle était là, entre les containers de déchets recyclables, apparemment close. D’un geste expert, Peter appuya sur l’angle haut du battant métallique et la débloqua.
— Ce sont les étudiants de mécanique qui l’ont vrillée, expliqua-t-il à voix basse. Elle ne ferme plus. Ils ont aussi court-circuité le système d’alarme. Personne ne s’en est rendu compte en trois ans. C’est le secret le mieux gardé de l’université d’Édimbourg…
Ils pénétrèrent dans la vénérable institution. Peter reconnut aussitôt le parfum de vieille peinture et de cire. Cette sensation raviva beaucoup d’excellents souvenirs.
Ils s’engagèrent dans une série d’escaliers aux marches de bois usées.
— Au premier et au deuxième étage se trouvent les chambres, expliqua Peter. Nous allons les éviter et prendre l’escalier de service pour atteindre directement le quatrième.
Le jeune homme entraîna ses complices à travers un dédale de paliers et de couloirs déserts. De temps à autre, un éclat de rire lointain ou le vacarme d’un chahut leur parvenait, mais ils se faufilèrent sans faire de rencontre. Ils débouchèrent dans un large couloir aux murs sans éclat. À travers de grandes baies vitrées s’alignaient les salles d’étude et les laboratoires de travaux pratiques.