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Peter déplia une feuille de papier et s’agenouilla pour l’étudier à la lueur de sa lampe torche.

— D’après nos repérages, le générateur basse fréquence est en salle D 132 ; il nous faut aussi le module de programmation de la D 104, et on transporte le tout dans la D 115. Les portes des labos sont fermées à clé mais si rien n’a changé, il y a un passe sous le grand bac à plantes du bout du couloir, près du monte-charge.

Il leur fallut moins d’une heure pour rassembler le matériel nécessaire à la reconstitution de l’expérience décrite par les Destrel. Ils avaient baissé les stores des fenêtres pour ne pas se faire repérer de l’extérieur, et Valeria achevait de fermer ceux des baies vitrées donnant sur le couloir.

En se contorsionnant, Peter effectuait les branchements entre les appareils. Avec méthode, il agençait la multitude de câbles comme il l’avait appris pendant ses études d’ingénieur. Jamais pourtant il n’avait effectué de travaux pratiques avec une telle concentration. Il allait parfois emprunter un câble ou un élément technique dans les salles voisines. Stefan s’était quant à lui attelé à la programmation des ordinateurs. Il y avait près de dix-huit pages de programme à entrer dans la machine pour la configurer en vue de l’expérience.

Lorsque Peter sortit pour dénicher un répartiteur de périphériques, Valeria s’approcha de Stefan. La luminosité bleutée de l’écran irradiait le visage du jeune homme.

— Tout se déroule comme tu veux ? demanda-t-elle.

— Trop tôt pour le dire, répondit-il sans lever les yeux. Pour l’instant, je dois faire confiance aux Destrel et espérer que le matériel de l’université reconnaîtra les instructions en réagissant comme il faut. Leurs relevés de programme sont écrits en Fortran, un langage informatique qui n’est plus guère utilisé que pour des applications hyper spécialisées. J’ai vaguement étudié ça en histoire de la technologie.

— C’est compliqué ?

Il cessa de taper ses données pour la regarder.

— C’est un peu comme une langue étrangère, il ne faut pas faire d’erreur de traduction parce que sinon, la machine ne comprendra pas. Ils ont mis au point un programme qui gère des sons et des influx lumineux à des rythmes variables. L’ordinateur est en fait le chef d’orchestre d’une série de stimuli qui ont un effet que j’ignore sur le cerveau. C’est une sorte de langage non verbal, d’après ce qu’ils disent dans leurs notes, une clé qui passe par l’hypnose pour activer certaines fonctions du cortex.

La jeune femme parut hésiter avant de demander :

— Tu es conscient de ce que nous sommes en train de faire ?

Stefan s’étira en se renversant sur son dossier.

— Je ne me pose pas ce genre de question, dit-il. Nous devons le faire, c’est notre seul moyen d’y voir plus clair.

Peter revint avec le répartiteur et ferma la porte derrière lui.

— Je crois que cette fois, ça y est. Nous avons tout.

Il vint regarder l’écran par-dessus l’épaule de Stefan.

— Tu en as encore pour longtemps ? s’enquit-il.

— Peut-être une heure, si tout se passe bien.

À cet instant, un bruit sourd leur parvint du couloir. Malgré les fenêtres masquées, les trois jeunes gens se figèrent. Un second bruit plus net résonna presque aussitôt.

— C’est une porte, fit Peter à voix basse. Éteignez les lumières.

Sans bruit, ils débranchèrent les lampes de travail et vinrent s’accroupir au pied de la baie vitrée. Valeria souleva délicatement le coin d’un store. Elle sursauta. Là, juste devant elle, deux silhouettes avançaient dans la pénombre du couloir. Elles n’avaient pas allumé… Les deux formes semblaient glisser sans toucher le sol. Valeria tressaillit. Stefan remarqua l’angoisse de la jeune femme. Il saisit sa main et la serra. Les deux ombres arrivèrent à la hauteur de leur porte. Même si Peter avait pris soin de la fermer à clé de l’intérieur, il n’était pas rassuré non plus.

Lentement, les ombres dépassèrent la porte et s’éloignèrent. Quelques pas plus loin, une veilleuse de sécurité les éclaira.

Peter soupira de soulagement en s’apercevant qu’il s’agissait d’un couple d’étudiants enlacés.

— Ils cherchent un peu de tranquillité, dit-il avec un sourire ironique.

— Tu as l’air spécialiste, chuchota Valeria.

En rallumant les lampes, elle remarqua l’embarras de Peter et sourit, amusée.

— Et maintenant, assez rigolé, dit celui-ci pour donner le change. On a du boulot…

À 3 heures du matin, l’université était assoupie. On n’entendait plus aucun rire, plus aucun bruit. Peter vérifia une dernière fois la conformité des informations transmises par l’unité programmée.

— Je crois qu’on est parés, dit-il.

Stefan attrapa son sac à dos et en extirpa le casque soigneusement enveloppé dans un pull.

— Qui sera le premier à tenter l’expérience ? demanda Valeria. Qui va servir de cobaye ?

Ils se dévisagèrent. Chacun avait des raisons de le vouloir et de le craindre. Chacun redoutait d’accueillir en lui la mémoire d’un inconnu, mais aucun n’avait la force de s’y refuser.

— Je suis volontaire, annonça Peter après un temps. Enfin, si vous êtes d’accord… Il vaut mieux que Stefan soit au clavier pour le premier essai et je ne tiens pas à ce que Valeria endure les effets secondaires, s’il y en a.

— On peut toujours tirer à la courte paille, proposa la jeune femme, visiblement touchée de la sollicitude de son compagnon.

— Il y a autre chose, insista Peter. Vous savez déjà de qui vous avez hérité une part de votre mémoire. Moi, j’ignore de qui vient la mienne. Je voudrais enfin savoir qui j’ai été avant de naître…

19

— Ils sont trois.

— Vous en êtes certain ?

— Ma vision est très claire. Deux sont liés aux Destrel, mais la connexion du troisième est encore floue. Je le sens comme un proche, un intime.

— Cherchez un élément qui pourrait nous permettre de l’identifier. C’est urgent.

— L’Esprit n’est pas un supermarché, monsieur. Le flux n’a que faire de vos ordres.

Peter avait rapidement sombré sous hypnose. Son corps longiligne était affalé sur un fauteuil défoncé, les muscles relâchés. Stefan et Valeria observaient les flashs qui bombardaient ses yeux avec beaucoup d’inquiétude. Ils étaient les témoins impuissants d’une expérience dont ils ne maîtrisaient rien. Stefan consultait en alternance les informations de l’écran et les comptes rendus des Destrel. Pour rassurer Valeria, il s’efforçait d’avoir l’air sûr de lui.

— Si l’on se réfère à leurs notes, commenta-t-il, tout se déroule plus vite que prévu. C’est sûrement à cause des performances des processeurs actuels.

— J’espère que cela n’affectera pas le déroulement du programme, s’inquiéta la jeune femme, qui ne quittait pas Peter des yeux.

Le jeune Hollandais était sous contrôle hypnotique depuis plus de trente minutes. Pour ce que l’on pouvait encore en distinguer, son visage ne reflétait aucune anxiété, aucun stress. Ses bras inertes pendaient de chaque côté du fauteuil. La tête renversée en arrière, il avait la bouche ouverte. Les petits sons stridents qui s’étaient d’abord échappés du casque s’étaient mués en un bourdonnement à peine audible. Le rythme des flashs et les séquences auditives variaient sans logique apparente. Le jeune homme demeurait impassible.